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Le Genepi en chiffres

70 519
personnes incarcérées
au 1er août 2018

900
bénévoles au Genepi
dans 37 groupes locaux

5825
heures d’ateliers en détention
en 2017-2018 pour 2000 détenu.e.s

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Le Passe-Murailles

Réouverture de la Santé

 

Aujourd’hui rouvre la prison de la Santé après quatre ans de travaux. C’est la dernière prison à l’intérieur de Paris à une période où on les construit le plus loin possible des regards.

Avec des cellules agrandies de 6m² à 9m², des téléphones en cellule et des cours « végétalisées », on voudrait la faire passer pour une grande entreprise humaniste et « réinsérante ».

Un grand effort de communication qui joue sur l’histoire du lieu avec un goût douteux – prison « mythique », « patrimoine », « quartier VIP » et guillotine – en oubliant vite que ce sont des personnes bien réelles qui sont détruites à l’intérieur des murs.

C’est aussi oublier que la Santé va rouvrir surpeuplée et que ses travaux seront suivis par la construction de 15 000 places de prison supplémentaire, alors qu’on sait depuis longtemps que plus on construit plus on incarcère.

Cette décision, loin de viser à vider les prisons voire – on peut rêver – à fermer des lieux aussi vétustes que Fresnes, s’inscrit dans le cadre d’une réforme de la justice qui au contraire renforce la place de l’emprisonnement.

C’est encore oublier que cette rénovation (qui a donnée lieu à un partenariat public privé engageant l’Etat pour 25 ans), de même que ses téléphones en cellule dont les communications seront évidemment hors de prix, bénéficient à de grandes entreprises privées qui profitent de l’enfermement des personnes et de l’isolement et la précarité dans laquelle elles sont ainsi placées.

La Santé redevient comme à son ouverture en 1867 une « prison-modèle » censée remettre les détenus dans un droit chemin fantasmé parce que « propre » et « confortable’. Elle aura le même destin que toutes les autres : c’est une prison comme les autres, une peine de mort sociale, voire une peine de mort tout court, visant les personnes les plus fragiles socialement, les racisé.e.s, les précaires.

Texte : Genepi Ile-de-France

Photo : Ministère de la Justice

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Notre discours d’équipe sur l’enfermement

Discours collectif prononcé par trois militant.e.s de l’équipe 2018-2019 du Genepi, à l’occasion de la plénière d’ouverture de la 37ème Journée Prison-Justice du Genepi, samedi 8 décembre 2018.

 

Madame Hazan, Contrôleure générale des lieux de privation de liberté,

Maître Etienne Noël, membre d’honneur du Genepi,

Cher.e.s militant.e.s du Genepi,

Bonjour à toutes et à tous et bienvenue à la 37ème Journée Prison-Justice !

Cette édition est pour l’association très particulière, après plusieurs mois de bataille médiatique et institutionnelle en conséquence du non-renouvellement de la convention entre le Genepi et l’administration pénitentiaire.

Depuis la création de l’association,  il y a quarante-deux ans, aucun gouvernement ne nous a mis à la porte comme cela vient d’être fait en septembre dernier. En cause, une dégradation des relations entre l’administration pénitentiaire et le Genepi, dégradation dans laquelle notre ligne politique joue un rôle central.

On reproche au Genepi sa radicalité. Nous répondons qu’elle est la seule réaction possible face aux politiques sécuritaires et face aux conditions dans lesquelles on enferme les personnes en France. Plus encore, elle est le résultat de la diversification des bénévoles du Genepi et de la précarisation du milieu étudiant. Nous sommes peut-être des étudiant.e.s-citoyen.ne.s mais nous sommes aussi et surtout des étudiant.e.s activistes, dont l’avenir est menacé par, au choix, la montée inquiétante de l’autoritarisme, Parcours Sup, l’explosion des violences policières, et les changements climatiques.

Notre association, mise en danger par la suppression de sa subvention de 50 000 euros, n’est pas la seule à pâtir d’un contexte où il est de plus en plus difficile pour les associations engagées de trouver des fonds. Quand l’administration pénitentiaire ne ferme pas ses portes barbelées à des associations, elle les met en compétition autour d’appels à projets, à la manière du secteur privé. Peu d’associations citoyennes, aussi politiquement correctes soient-elles, ne sont pas menacées par l’épuration politique opérée aujourd’hui. Toutes sont tenues d’avoir un discours lisse et poli : il ne faudrait pas dire “La Prison Tue” mais plutôt “Parfois, des gens meurent en prison”.

Nous affirmons que critiquer le système pénal et carcéral est indispensable dans une démocratie. Remettre en question la légitimité de ces institutions permet d’approfondir le débat public sur des questions aussi fondamentales que le sens de la peine de prison. Nous soutenons que vivre sous un régime démocratique implique de porter un regard critique sur le système judiciaire français. Pourtant, le climat ultra-sécuritaire que nous connaissons rend difficile voire impossible l’exercice d’un droit de regard et de contrôle des institutions. Un constat s’impose aujourd’hui : l’appareil administratif et pénal, dont on nous répète qu’il est le symbole de notre État de droit, sert à priver les individus de leurs libertés fondamentales. Sécuritarisme et répression signifient dans le même temps que les contacts avec les prisonniers et les prisonnières sont de plus en plus difficiles à maintenir.

Nous considérons que l’intervention en détention est un acte politique, qu’elle n’est pas incompatible avec une approche critique de l’enfermement. Nos ateliers sont des moments de rencontre, des bulles de respiration dans la détention, au fond, tout simplement des moments de loisirs. Force est de constater que le Genepi, en refusant de se confondre avec l’administration pénitentiaire, est un des acteurs qui peut créer des liens de personne à personne avec les prisonniers et les prisonnières. Ils et elles sont des individus, pas des “effectifs” avec lesquels il faudrait “remplir des objectifs”.

Le Genepi a toujours eu une place singulière dans le monde de la prison française. L’association a été créée à l’initiative de Lionel Stoléru, alors conseiller de Valéry Giscard d’Estaing. Le but avoué de l’association était de calmer les nombreuses révoltes que connaissaient les prisons depuis le début des années 70. Mais dès 1981 et sa première prise de position adoptée en assemblée générale, le Genepi a dit “non”. Non à la réinsertion, telle que les gouvernements et leurs politiques toujours plus sécuritaires ont voulu l’entendre.

On reproche au Genepi de ne plus vouloir jouer son rôle assigné dans la politique publique de réinsertion, on lui demande de ”balayer devant sa porte”, d’être “réaliste”, d’assagir son discours pour ne blesser personne. Mais la prison, elle, blesse et surtout la prison tue. Et le fait que nous le disions, que nous le répétions inlassablement, n’est en rien contradictoire avec notre présence en détention. Les bénévoles du Genepi, pendant leurs ateliers, rencontrent des personnes avec qui iels créent des liens, des amitiés, et par conséquent des solidarités. Comment rester silencieux face aux récits des prisonniers et prisonnières, qu’entendent les membres du Genepi, plusieurs fois par semaine ? De ces rencontres est né un devoir de témoignage : la responsabilité politique de rendre visible l’intolérable que l’extérieur ne veut pas voir. Le Genepi n’a donc jamais été, ni en 1976, ni en 1981, ni en 2011, et ne sera pas à l’avenir un prestataire de services de l’administration pénitentiaire, silencieux et docile.

Parmi ce qui est reproché au Genepi, un certain nombre d’éléments reviennent de manière systématique dans le discours de nos interlocuteurs : analyses critiques de l’institution carcérale, diffusion des communiqués de prisonniers, soutien aux mutineries et une affirmation, “l’État enferme, la prison assassine”.

Cette phrase, souvent vécue comme une attaque personnelle par les représentants de l’administration pénitentiaire, est pourtant la simple énonciation d’une réalité. La violence, qu’elle soit physique ou sociale, s’exprime de mille façons derrière les barreaux. Que ce soit par la difficulté d’accès aux soins, les traumatismes psychologiques qu’implique l’enfermement, ou encore les violences des surveillant.e.s pénitentiaires eux-même, la prison tue.

Comme nous le disions déjà lors de la précédente édition de la Journée Prison-Justice, le taux de délinquance stagne et la criminalité baisse en France. Pourtant, le nombre de prisonnier.e.s ne cesse d’augmenter et il a même dépassé les 70 000 cette année. La surpopulation carcérale atteint des records, avec 142 % d’occupation dans les maisons d’arrêt – en moyenne. À 5 minutes à pied d’ici, se trouve la maison d’arrêt de Nanterre. Le taux d’occupation y est de 175 %. Cela signifie qu’il y a quasiment deux fois plus de détenus que de places prévues. Les prisons d’Outre-Mer, territoires colonisés et trop souvent oubliés, sont occupées à 120 % en moyenne. À titre d’exemple particulièrement alarmant, la prison de Baie-Mahault en Guadeloupe connaît une densité carcérale de 208 %.

Nationalement, la solution proposée est encore et toujours celle de la construction de nouvelles prisons. Nous pensons au contraire qu’il faut moins enfermer. Que dire des 20 000 prisonnier.e.s en détention provisoire ? N’y-a-t-il pas de mesure alternative à l’enfermement d’individus présumés innocents ?

L’exemple le plus criant d’une justice française dysfonctionnelle est la comparution immédiate. Au printemps dernier, les militant.e.s du Genepi ont investi les tribunaux pour contester pacifiquement cette forme de justice expéditive. La comparution immédiate est une machine à enfermer les plus précaires et les populations non blanches. Le traitement judiciaire du mouvement des Gilets Jaunes, qui s’intensifie depuis quelques semaines, en est un exemple inquiétant : les comparutions immédiates s’enchaînent, entraînant parfois des peines de prison ferme. N’est-ce pas là une preuve supplémentaire de la volonté étatique de taire les contestations politiques ? Si cette pénalisation est flagrante ces derniers jours, nous la constatons déjà depuis de nombreuses années, avec les luttes de Notre-Dame-des-Landes et de Bure. À Bure, par exemple, où des écologistes luttent contre un projet d’enfouissement nucléaire, l’acharnement judiciaire bat son plein, avec des perquisitions et des procès constants.

Les logiques de surveillance, de répression et d’enfermement qui touchent maintenant les militant.e.s ne sont que la suite des mêmes politiques sécuritaires qui ciblent depuis toujours les personnes non-blanches, particulièrement dans les quartiers populaires. À ce propos, il faut savoir que l’état d’urgence a été mis en place pour la première fois en 1955 par l’État français en Algérie. La deuxième fois qu’il fut déclaré dans l’Hexagone c’était en 2005 pour mater violemment les révoltes des quartiers populaires. Aujourd’hui, l’État d’urgence, héritage du passé colonial français, est intégré au droit commun. La suspicion raciste contre tous les musulman.e.s français.es s’est traduite par les fichages S et les assignations à résidence, forme d’enfermement à l’extérieur. Le harcèlement, les violences policières, et les contrôles au faciès contre les personnes non-blanches sont des normes du système français, qui ne font que se répandre toujours plus loin, sur toute la population.

Notre inquiétude est aussi grande concernant la justice des mineur.e.s, alors que l’ordonnance de 1945 est menacée et que le gouvernement prévoit de la réformer par des procédés dont on peut contester l’aspect démocratique.

Nous faisons le constat effrayant d’un grand retour en arrière. Et nous entendons un écho terrible dans les mots du Manifeste du Groupement d’information sur les prisons, le GIP, fondé en 1971, que nous tenions à partager avec vous :

 

“Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours, le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes ; le délit d’opinion est réapparu : les mesures anti drogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la « garde à vue ». On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ?”

 

Voilà tout ce que nous entendons par “l’État enferme”.

– –

À ce jour, on dénombre 102 suicides et morts suspectes dans les prisons françaises pour l’année 2018, soit un tous les trois jours. Et ce nombre ne tient pas compte des suicides survenant avant et après la prison, directement liés à l’enfermement et à l’absence de préparation à la sortie.

Aussi, rappelons qu’il y a quelques jours seulement, un garçon étranger de quinze ans, victime de la violence silencieuse et froide du système judiciaire, s’est jeté du quatrième étage du nouveau Tribunal de Grande Instance de Paris. C’est plus largement la chaîne pénale dans son ensemble, depuis l’interpellation jusque dans les tribunaux, qui vise et criminalise toujours les mêmes : les classes dominées, donc les classes populaires, les non-blanc.he.s, les étranger.e.s, les femmes qui tentent de se protéger de la violence des hommes.

Il nous est impossible de parler d’enfermement sans mentionner la situation des étranger.e.s illégalisé.e.s placé.e.s en centre de rétention administrative (CRA). La prison sert souvent de CRA en attente de leur “éloignement”, formule juridique et polie pour parler de déportation, le plus souvent vers la mort. Les Centres de Rétention sont déjà des prisons qui ne disent pas leur nom. Nombre d’étranger.e.s illégalisé.e.s ont fait la navette entre les deux, beaucoup disent à quel point les CRA sont “pires que la prison”.

Les migrant.e.s dénoncent les suicides de demandeurs et demandeuses d’asile, de personnes enfermées en CRA ou en prison, en parlant de “suicides d’État”. Car ce sont bien les politiques racistes anti-migrant.e.s qui poussent à la clandestinité, à l’isolement, au désespoir, et enfin à la mort. L’État, c’est un policier à Beauvais qui force un migrant placé en CRA à lécher ses chaussures. C’est la séparation des familles et l’enfermement des enfants nouveau-nés et des jeunes enfants. C’est aussi la violence ordinaire des heures d’attentes et de peur dans les préfectures. Les “suicides d’État”, c’est tout un système national organisé pour briser.

Dans les CRA comme dans les prisons, au-delà des suicides et des suicidé.e.s, combien de personnes ont vu leurs symptômes graves traités au doliprane, ont été laissées enfermées en cellule une nuit entière alors qu’elles auraient dû être envoyées à l’hôpital en urgence ? Combien ont été délibérément empêchées de voir un médecin afin que leurs blessures ne puissent être constatées ? Combien sont mortes d’être dépendantes de ceux qui ont les clés ? Ce ne sont pas là les fabulations d’étudiant.e.s impressionnables : c’est ce que nous constatons de nous-mêmes à l’intérieur des murs. C’est le constat des prisonnier.e.s et de leurs proches.

Au sortir d’un été particulièrement meurtrier dans les prisons françaises, où les suicides et les morts suspectes au mitard se sont enchaînées, la seule réponse du gouvernement est une réforme de la Justice et un plan prison qui promettent toujours plus de répression et d’enfermement pour les mineur.e.s comme pour les majeur.e.s.

Voilà tout ce que nous entendons par “La prison assassine”.

– –

Ce record de l’enfermement massif de la population nous force à prendre nos responsabilités quant à la prison. Ces dernières années, il nous a été répété maintes et maintes fois que nous ne devions pas “mordre la main qui nous nourrit”, que nos discours politiques n’étaient que caprices, ersatz de radicalité, coquetteries morales. À vouloir politiser tout ce qui se passait en prison, c’était bien normal de subir la pression étatique, et que le mise en danger de nos activités auprès des prisonniers, finalement, c’était de notre faute. Nous refusons cette narration. Le Genepi n’enferme, ni n’assassine personne. La prison, oui. 102 morts derrière les murs des prisons françaises depuis le 1er janvier 2018, c’est un chiffre tout simplement insupportable.

Nous savons, comme des générations d’étudiant.e.s qui ont croisé le chemin du Genepi depuis 42 ans, ce que nous avons à faire. Si nous sommes là, individuellement, ce n’est pas pour acheter la paix sociale dans les prisons, mais par souci des hommes et des femmes sous écrou, de ne pas les laisser dans les tombeaux à ciel ouverts, où on les enterre dans l’oubli et l’indifférence générale.

Quoi qu’il arrive dans les mois qui viendront, si le Genepi tel qu’on le connaît aujourd’hui doit mourir, nous appelons nos militant.e.s, et tous les gens qui suivent nos actions à ne pas abandonner la question carcérale, à essayer, par tous moyens, de continuer de créer des solidarités avec les prisonnier.e.s.

Nous avons collectivement une responsabilité et un rôle à jouer face à la répression et l’enfermement massif de la population. Organisons-nous !

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Lettre d’interpellation de la Garde des Sceaux

Loi de Programmation Justice 2018-2022 – Justice des mineur.e.s : le Genepi et plusieurs organisations interpellent la Garde des Sceaux et appellent à une journée de mobilisation le 2 février 2019, pour les 74 ans de « l’Ordonnance n° 45-174 du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante », celle-là qui devrait être remplacée par un « Code pénal des mineurs ».

 

Paris, le 20 décembre 2018

Lettre d’interpellation de la Garde des Sceaux

 

Objet : demande d’entretien sur la question de la justice des mineur.e.s (en lien avec la Loi de Programmation Justice 2018-2022)

Madame La Ministre de la Justice,

Nous sollicitons un entretien le plus rapidement possible, d’une part sur les points attenants à la justice des mineur.e.s intégrés dans le projet de loi de finances 2019, principalement la création de 20 nouveaux centres fermés pour mineur.e.s, d’autre part sur l’habilitation que vous avez obtenue de la part des parlementaires, dans le cadre du projet de loi de programmation de la justice 20182022, pour réformer la Justice des enfants par voie d’ordonnances.

En effet, cette annonce de dernière minute, alors qu’il n’était plus possible de déposer des amendements et sans attendre le rapport de la mission des députés sur la Justice des mineur.e.s, nous inquiète fortement. Elle s’apparente, selon nous, à un passage en force du gouvernement sur un sujet essentiel et sensible qui nécessite au contraire un véritable débat démocratique inscrit dans le temps.

Dans vos premières déclarations, vous évoquez l’idée de juger plus vite les mineur.e.s « sans angélisme, ni démagogie » et d’apporter une réponse « plus prompte » aux victimes. Pourtant, vous n’êtes pas sans savoir qu’au fil du temps, l’ordonnance du 2 février 1945 a été profondément modifiée et que ces évolutions ont surtout eu pour effets d’afficher une plus grande sévérité à l’égard des mineur.e.s, par des procédures accélérées et un traitement tendant à se rapprocher de celles des majeur.e.s. Le principe de responsabilisation à outrance de l’enfant est venu progressivement suppléer ceux de protection et d’éducation qui sont pourtant les principes fondateurs de la Justice des enfants. Le décentrage au pénal des missions de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), le postulat de la réponse pénale à chaque acte, ainsi que la pratique bien trop répandue du déferrement participent au développement de cette tendance et au recours de plus en plus fréquent au contrôle judiciaire, plutôt qu’à des mesures éducatives. La première des conséquences est l’augmentation constante de l’enfermement des mineur.e.s. Au 1er octobre 2018, 835 adolescent.e.s étaient incarcéré.e.s, auxquels il faut ajouter le chiffre gris des jeunes condamné.e.s majeur.e.s pour des faits commis lors de leur minorité, ainsi que les mineur.e.s placé.e.s dans les 52 centres fermés existants.

L’invocation de la nécessité d’offrir une réponse « plus prompte » aux victimes est purement opportuniste. Le soutien aux victimes ne passe pas par des voies procédurales accélérées pour les jeunes.

De la même manière, l’injonction à la « responsabilisation » est de pur affichage et laisse à croire que la réflexion sur l’acte commis n’est pas déjà partie prenante d’un travail éducatif, qui s’appuie sur les besoins de l’enfant et suppose l’installation, dans le temps, d’un lien de confiance entre l’enfant, sa famille et les professionnels qui les accompagnent.

Dans vos choix budgétaires ensuite, vous actez une évolution délétère de la justice des enfants et adolescent.es, en consacrant des moyens exorbitants à l’enfermement au détriment des services éducatifs et d’insertion de milieux ouverts. Vous vous refusez à donner aux tribunaux des moyens à la hauteur des enjeux, qui impliquerait de combler les vacances de postes de fonctionnaires et magistrats outre les nécessaires créations de postes qui permettraient de lutter contre la surcharge des cabinets, d’assurer la présence de greffier.es aux audiences d’assistance éducative, et plus globalement des conditions matérielles d’accueil et d’exercice dignes. Nous ne nous en étonnons guère tant cette logique irrigue déjà le projet de loi de programmation de la Justice, qui organise le démantèlement du service public de la justice, éloigne les justiciables et aggrave les inégalités devant la Justice.

Tandis que la délinquance juvénile n’a pas augmenté depuis 15 ans, nos organisations interpellent votre ministère depuis mai 2017, sur l’augmentation notable de l’enfermement des enfants, notamment depuis octobre 2016.
Notre alerte vous a conduit à saisir la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) qui a rendu un avis le 27 mars 2018 portant notamment un regard extrêmement critique sur les centres fermés. Elle rappelle le coût exorbitant de ces structures (690 euros du prix de journée, par jeune), tout en en soulignant les dysfonctionnements réguliers, parfois graves, entraînant des fermetures administratives (6 en 2017). Elle relève que la durée moyenne d’un placement dans ces structures est actuellement de 4 mois au lieu de 6 avec un taux de fugue très élevé. Elle met en avant le fait que la privation de liberté imposée dans ce cadre à des jeunes qui ne parviennent pas à y adhérer en raison de leur problématique crée de « fortes tensions relationnelles, au sein desquels les situations peuvent dégénérer ». Enfin, elle recommande de ne pas ouvrir 20 centres fermés supplémentaires.

La Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) fustige également les centres fermés pour mineur.e.s dans son rapport d’activité pour 2017 en rappelant les faiblesses déjà identifiées : « qualité insuffisante des projets éducatifs, absence de maîtrise de la discipline, insuffisante association des familles ou des éducateurs du milieu ouvert à l’action éducative, instabilité des équipes, (…) ». Elle poursuit en expliquant que « les visites du CGLPL en 2017 ne permettent pas d’observer une évolution notable des CEF dont la maîtrise demeure dramatiquement insuffisante : des situations de violence, des pratiques disciplinaires abusives, des équipes disloquées et des prises en charge éducatives indigentes ont été observées. ».

Cette année encore, les dysfonctionnements graves, ayant entraîné ou susceptibles d’entraîner des fermetures administratives dans ce type de structure sont nombreux, par exemple à Beauvais, la ferme de Fragny, à Dreux, Pionsa ou encore Epinay sur Seine.

Enfin, le 28 septembre 2018, la mission sénatoriale d’information sur la réinsertion des jeunes enfermé.e.s reconnaît que les centres fermés sont devenus des « antichambres » de la prison, « le non-respect par le mineur des contraintes liées à son placement pouvant entraîner son incarcération ». Elle préconise que l’ouverture de nouveaux centres fermés ne soit pas mise en œuvre par la fermeture de foyers classiques et en mordant sur les moyens destinés à l’accompagnement éducatif en milieu ouvert. Or, cette année, trois foyers fermeront . Si votre projet devait aboutir, les 72 centre fermés concentreraient l’essentiel des moyens, au détriment des 63 structures d’hébergement classiques, qui deviendraient ainsi minoritaires.

Vous ne pouvez continuer à minimiser la dimension privative de liberté de ces centres fermés, tant par l’enfermement qui leur est propre que parce qu’ils contribuent à nourrir l’incarcération des mineur.es qui n’en respectent pas les règles. L’expérience montrant que le création de places s’accompagne d’une hausse de l’enfermement, il ne fait pas de doute que, si vous persistiez, nous serions témoins d’une nouvelle croissance de l’incarcération des mineur.es.

Il y a urgence à recentrer la justice des enfants sur son principe fondateur : privilégier l’éducatif sur le répressif. Cela passe par l’instauration d’une justice protectrice et émancipatrice, la réintroduction significative des mesures civiles à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, le redéploiement des moyens actuellement dévolus à l’enfermement vers les tribunaux pour enfants et les services éducatifs de milieu ouvert, d’insertion et d’hébergement, la marginalisation des procédures rapides, de la détention provisoire, du contrôle judiciaire, le recrutement et la diminution de la charge de travail des équipes éducatives pluridisciplinaires, des fonctionnaires de greffe et des magistrat.e.s. La Justice des enfants a toujours et surtout besoin de temps et des moyens.

En faisant le choix de légiférer par ordonnance, vous déniez aux professionnel.le.s engagé.es, forts de leurs expériences et de leur savoir-faire, la capacité d’intervenir dans le processus démocratique, vous manquez de considération pour les jeunes, et notamment celles et ceux les plus en difficultés. Vous devez entendre les différentes organisations signataires de ce texte et même au-delà, car il s’agit d’un sujet trop sérieux pour ne pas prendre le temps des échanges et du débat au sein de la société civile, dans son ensemble : « La France n’est pas assez riche de ses enfants pour en négliger un seul ».

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La revue du Genepi

Une publication destinée à un public citoyen, soucieux de se tenir au courant de ce qui se passe derrière les murs.

Le Passe-Murailles propose d’informer de façon claire et approfondie sur l’actualité carcérale et judiciaire. Les articles sont majoritairement écrits par des bénévoles de l’association.

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