Revolut veut lancer un stablecoin pour rendre les virements entre amis moins chers

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Quand Revolut a confirmé, en mai 2025, qu’elle investirait 1 milliard d’euros pour installer son siège pour l’Europe occidentale à Paris et solliciter une licence bancaire française, il est devenu clair que le marché local était désormais stratégique pour la fintech britannique.

Aujourd’hui valorisée à 45 milliards de dollars, elle compte déjà quelque 5 millions d’utilisateurs hexagonaux et vise la barre des 10 millions d’ici fin 2026.

La course au « euro numérique privé »

Alors que des géants du commerce comme Amazon et Walmart étudient leurs propres stablecoins pour s’épargner les frais de 2 % à 3 % prélevés par les réseaux de cartes, Revolut veut aller plus loin.

L’idée, créer un jeton stable indexé à l’euro et au dollar afin qu’un transfert de 20 € entre amis ne coûte que quelques centimes et soit instantané, que l’on se trouve ou non dans la zone euro.

Cette initiative gagne de l’élan depuis l’entrée en application, le 30 juin 2024, du règlement européen MiCA dédié aux stablecoins, qui impose notamment 100 % de réserves liquides et des audits réguliers aux émetteurs.

En parallèle, le coût moyen mondial pour envoyer l’équivalent de 200 $ oscille encore autour de 6,4 %, loin de l’objectif de 3 % fixé par les Objectifs de développement durable de l’ONU. La France n’y échappe pas, elle a payé, elle aussi, 6,4 %, soit 1,1 milliard d’euros de frais en 2022.

C’est ce manque d’efficacité que Revolut espère combler avec une monnaie maison destinée à circuler dans l’app Revolut Pay, puis peut‑être dans d’autres portefeuilles compatibles. Pour l’utilisateur français en quête d’une crypto monnaie prometteuse, la proposition offre une étape intermédiaire à faible risque.

Conserver une partie du solde dans un stablecoin rémunéré à hauteur de l’ESTR plus le spread sur les bons du Trésor américains permet d’éviter la volatilité du Bitcoin ou d’Ethereum, tout en gardant ses fonds disponibles pour acheter des cryptos en quelques secondes ou rembourser le dîner.

Pourquoi Revolut mise sur un stablecoin ?

Selon des informations recueillies par Decrypt, la néobanque, après avoir lancé en 2024 la plateforme Revolut X, discute du projet avec au moins une entreprise crypto-native chargée de l’émission et de la conservation des jetons.

L’incitation est double. Premièrement, la fintech peut réduire drastiquement le coût des transferts P2P, gratuits tant qu’ils restent dans l’écosystème Revolut mais encore soumis aux frais de partenaires quand les fonds sortent de l’application.

Deuxièmement, les réserves adossées au stablecoin, composées d’obligations souveraines libellées en euros et en dollars, généreraient des intérêts qui, pour Circle et Tether, ont rapporté plusieurs milliards de dollars en 2024.

Sur le marché français, cette ambition résonne avec l’adoption croissante du paiement entre amis via mobile. Une étude de l’ACPR montre que les acteurs de la finance numérique ont doublé leur base d’utilisateurs dans l’Hexagone entre 2018 et 2024, et Revolut gagne plus de 150 000 nouveaux clients par mois dans le pays.

Un stablecoin intégré à l’application créerait ainsi un circuit fermé de réception de fonds, de paiement chez des enseignes partenaires et de conversion instantanée vers d’autres cryptos ou devises fiduciaires, le tout sans les frictions héritées de l’IBAN, de SWIFT ou des cartes internationales.

L’impulsion réglementaire européenne

MiCA n’est pas qu’une formalité administrative. Elle définit la taille et le périmètre de chaque stablecoin. Si le volume quotidien dépasse 200 millions d’euros ou un million de transactions, l’émetteur doit soumettre un plan pour réduire la circulation ou renforcer les fonds propres, dispositif conçu pour prévenir les risques systémiques.

En pratique, cela oblige Revolut à concevoir un jeton résolument européen, assorti d’audits mensuels, d’un livre blanc détaillé et, le cas échéant, d’un plafond initial qui privilégie les envois de fonds et les paiements P2P plutôt que la spéculation sur des plateformes tierces.

La conséquence probable est une nette baisse du coût d’envoi de petites sommes vers des pays comme le Portugal ou le Maroc, couloirs empruntés par des millions de résidents en France et soumis aujourd’hui à des marges de change élevées et à des frais fixes.

Le Groupe Banque mondiale souligne qu’une numérisation complète peut ramener la commission moyenne autour de 1 % lorsque l’intermédiation bancaire laisse place à des infrastructures blockchain.

Si Revolut applique la même gratuité au sein de l’application déjà valable pour euros et livres sterling, le stablecoin deviendra vraisemblablement le moyen le moins cher pour partager l’addition ou envoyer de l’argent à la famille.

Avec des capitaux neufs, une base d’utilisateurs critique et un cadre légal déjà posé, Revolut met la pression non seulement sur les banques historiques, BNP Paribas et Société Générale, qui testent les dépôts tokenisés, n’offrent toutefois encore aucune solution grand public.

Elle bouscule aussi les jeunes pousses locales qui misent sur la tokenisation comme levier de fidélisation. Le marathon pour l’euro numérique privé ne fait que commencer.

D’où viendra la stabilité financière de la « Revolut Coin »

Peu d’informations ont filtré sur l’architecture technique du jeton que la fintech britannique entend émettre, mais des sources internes confirment la volonté de l’indexer simultanément sur l’euro et le dollar, un hybride d’e‑money token et d’asset referenced token au sens de MiCA.

La logique est simple : conserver des réserves à 100 % en espèces et en titres souverains à court terme, modèle qui a fait d’USDT et d’USDC des géants rémunérant désormais leurs émetteurs au taux du marché. En 2024, par exemple, la holding de Tether a engrangé 13,7 milliards de dollars de bénéfice net grâce au rendement des bons du Trésor américains soutenant son jeton.

Pour exercer dans l’Union européenne, Revolut devra respecter les règles MiCA déjà applicables aux stablecoins depuis le 30 juin 2024, notamment un audit mensuel des garanties, séparation patrimoniale des réserves et des fonds propres minimaux équivalant à 2 % de l’encours émis.

L’entreprise discute ces modalités avec au moins un partenaire crypto‑native, mais compte déposer la portion en euros des réserves auprès de banques établies en France afin de faciliter la surveillance directe du régulateur ACPR.

Du SEPA Instant à la blockchain : comparatif des coûts

Depuis le 9 janvier 2025, le règlement européen sur les paiements instantanés oblige les établissements français à facturer le même tarif, voire la gratuité, pour les virements SEPA Instant que celui appliqué aux virements SEPA classiques.

Concrètement, les banques qui facturaient auparavant 0,80 € à 1,20 € par opération ont dû supprimer ou réduire drastiquement ce coût pour les particuliers. La gratuité ne s’étend cependant pas toujours aux envois internationaux, surtout hors zone euro.

Sur la blockchain, le tableau est différent. En période de faible activité du réseau, envoyer de l’USDC sur la couche 2 Base coûte environ 0,03 $ (≈ 0,02 €), selon l’outil de suivi du gas d’Etherscan.  La compensation est définitive en moins d’une minute, sans dépendre des horaires TARGET ni des cut‑offs bancaires.

Pour Revolut, émettre son propre stablecoin signifie internaliser cette économie plutôt que la verser à des tiers tels que Circle ou Tether, et, au passage, transformer les intérêts des bons du Trésor américains en nouvelle source de revenus, comme le font déjà les leaders mondiaux du secteur.

C’est pourquoi certains analystes estiment que chaque milliard d’euros de réserves peut dégager jusqu’à 44 millions d’euros de marge annuelle lorsque les taux courts gravitent autour de 4,4 %.

Conformité et plafonds d’émission

L’ambition a toutefois un plafond. L’article 23 de MiCA autorise les autorités nationales à suspendre ou limiter la frappe d’un jeton dès qu’il franchit certains seuils d’usage, notion précisée par l’Autorité bancaire européenne dans des normes techniques publiées en juin 2024.

Bien que ces seuils varient selon la devise de référence, l’idée est d’empêcher qu’un émetteur privé devienne systémique au point de rivaliser avec l’euro physique, voire un futur euro numérique public.

Revolut entend offrir un droit de rachat intégral en euros ou en dollars à tout moment, exigence qui impose des réserves distinctes auprès d’établissements de premier rang, ainsi qu’une couverture contre le risque opérationnel.

Pour le public français, déjà habitué à partager l’addition du restaurant via Revolut Pay, la nouvelle monnaie pourrait n’être qu’un solde de plus dans l’application. En coulisses, elle a pourtant le potentiel de ramener à quelques fractions de centime le coût des envois vers le Portugal, l’Espagne ou le Maghreb.

C’est un objectif que la cible de l’ONU, ramener le coût mondial des remises à 3 %, n’a pas encore atteint (la moyenne était de 6,4 % fin 2023 selon la Banque mondiale). Dans le même temps, l’opération conforte la France dans son rôle de hub de fintech régulée.

Si Revolut montre qu’elle peut satisfaire les exigences de Paris et Bruxelles, la voie s’ouvrira pour que d’autres institutions, de Carrefour Banque à La Banque Postale, tokenisent leurs propres euros.

La Revolut Coin cherche à marier sécurité réglementaire européenne, rendement des réserves et micro‑coûts de règlement. Si l’équation fonctionne, les gagnants seront les utilisateurs qui perdent aujourd’hui centimes ou minutes à chaque virement, et, bien sûr, Revolut elle‑même, qui monétisera les deux extrémités de l’opération.