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09/2018. Entretien avec Annette Foëx - PM#73

« La colère ne me quittera jamais »

À Lyon, c’est la fin du mois d’août – un été de feu et mortifère, durant lequel les prisonnièr.e.s ont beaucoup souffert de la chaleur. Je retrouve Annette et Louis, tranquilles après leur bon déjeuner. Tout de suite, Louis s’en va ; c’était prévu. On est entre femmes, pour deux heures. On doit parler de l’histoire de Louis et d’Annette, et surtout d’Annette, elle qui a connu huit années de parloir et qui ne se tait pas, n’a jamais voulu se taire, taire la révolte.

Des extraits de cet entretien sont parus dans le Passe-Murailles #73, Genrer et punir. Les propos ont été recueillis par Éloïse Broc’h, chargée de communication du Genepi. 

 

E – Est-ce que tu pourrais nous faire un bref historique de l’histoire de la prison pour Louis et toi ?

A – Ce que je dis dans la pièce Une longue peine, de Didier Ruiz de la Cie des hommes, c’est que j’ai accompagné Louis pendant huit ans… il y a eu une période d’incarcération, au tout début, relativement courte, de plusieurs mois. Après, il est sorti, et après… (elle réfléchit) on a vécu ensemble, je ne sais plus combien de temps, ça n’a pas été très long, avant qu’il ne parte faire un gros braquage. Et là, il a pris douze ans.

Ça, c’est de mon côté : ce que j’ai vécu avec lui. Lui, au total, il a fait dix-huit années de prison. Entre les deux incarcérations, on a conçu un enfant. J’avais déjà un enfant quand j’ai rencontré Louis, d’un autre géniteur, c’est l’enfant dont je parle dans la pièce Une longue peine. Après, on en a eu un ensemble, entre les deux prisons, dans une période de liberté provisoire. C’était un choix, comme une espérance sur le procès à venir, et quand il est retourné en prison, l’enfant avait quatre mois. Quand tout a été terminé, que Louis est sorti définitivement, on est parti vivre à la campagne, où l’on vit actuellement. Louis a monté son job, une radio locale, sur laquelle je travaille aussi car j’avais ce savoir-faire. Tout va bien pour nous aujourd’hui, on a eu un deuxième enfant ensemble, donc ça m’en fait trois ! – en sachant que Louis, quand je l’ai rencontré, avait déjà une fille avec une autre personne. On a quatre enfants au total, donc, mais la fille de Louis, je ne l’ai jamais élevée.

 

E – Lecture du passage extrait de Une longue peine : « Louis n’est pas rentré de la nuit. Au matin, les flics sonnent à la porte, avec Louis, menotté. »
« Ils venaient faire une perquisition dans notre petit appartement parce que Louis avait participé à un braquage pendant la nuit. Louis me regardait tout doucement, avec son bon regard bien droit, en s’excusant avec les yeux. Je vivais depuis quelques mois avec lui. On avait fait le pari d’une nouvelle vie. (…) J’ai senti une vague de colère qui montait au fond de moi. Pourquoi il foutait tout en l’air comme ça ? Qu’est-ce que c’était que ce braquage ? Il m’avait rien dit. Cette colère, elle ne m’a plus quittée pendant des années. »

Ici, on s’est demandé si tu avais eu l’impression d’avoir été trompée, trahie par Louis ; est-ce que tu t’es demandée pourquoi il ne t’avais pas mis dans la confidence du braquage, alors même qu’il y avait ce petit garçon de quatre ans ?

A – C’est des mots un peu trop forts pour moi : “trompée” et “trahie”, étant donné la relation qu’on vivait ensemble, un amour… extraordinaire, j’ai envie de dire (on se disait tout, on était très proches l’un de l’autre, comme si on se connaissait depuis toujours). Je n’ai pas apprécié cet acte qu’il a fait sans m’en parler. Mais, il m’a rapidement expliqué, après qu’il ait été arrêté, par courrier, qu’il ne m’en avait pas parlé pour me protéger. J’ai été emmenée en garde à vue, ce que je ne souhaite à personne. C’est quelque chose de très éprouvant. Donc, je me suis dit “Bon, ça va, c’est mon Louis, il a eu raison, il a été correct”.

Après, je peux élargir un peu cette question, en disant que j’ai vu Louis chercher du boulot (avant que je le rencontre, il avait déjà fait beaucoup d’années de prison) et il a eu la force, le courage, l’intelligence, de faire des études en prison, lui qui avait un CAP de chaudronnerie, je crois. Il est sorti avec une maîtrise de psychologie. Quand il est sorti avec ça (sachant qu’il avait ramé pour faire des études en prison – parce qu’on parle beaucoup de réinsertion, mais tout est fait pour empêcher le prisonnier qui veut s’en sortir, si les moyens qu’il choisit ne sont pas ceux proposés par l’administration pénitentiaire. Donc ça a été la croix et la bannière, mais il y est parvenu). Il est sorti, il a cherché du boulot, on y croyait, on était heureux, on s’aimait, youkaïdi youkaïda, et j’ai vu la descente. C’est-à-dire que Louis, quand il allait chercher du boulot (en plus il était appuyé par le doyen de l’université, il n’était pas seul, il avait ses chances), il a toujours été refusé, refoulé à cause du casier judiciaire – d’abord, il disait tout simplement qu’il en avait un, puis il l’a dissimulé, un petit blanc dans le truc, mais l’endroit où il postulait était renseigné par quelqu’un.e de l’extérieur. J’ai donc vu Louis déchanter. Il ne m’en a jamais parlé, il ne m’a pas expliqué la désespérance… Louis est quelqu’un de discret, ce n’est pas quelqu’un qui exprime ses sentiments en général. Du coup, quand il y a eu ce braquage dont il ne m’avait pas parlé, la nuit où il n’est pas rentré, je me suis doutée qu’il y avait un truc – j’ai eu d’autant plus la trouille, et en même temps je me disais que ce n’était peut-être pas ça.

Quand les flics ont sonné à la porte [suite au braquage], je peux dire que j’étais un peu prévenue, du fait que j’avais vu Louis se fermer au fil du temps. Il n’était plus vraiment lui-même. Et malgré tout, la colère m’a prise, car j’y croyais tellement à cette vie à deux : “On va pouvoir vivre quelque chose, la prison c’est fini, il a fait ses études, il a trouvé la force de le faire, on s’aime tellement fort…” J’ai quand même eu l’impression que, sur le moment, il avait tout foutu en l’air. J’ai été très, très en colère. Les flics m’ont emmenée en garde à vue, et quand je n’étais pas interrogée, j’ai passé mon temps à pleurer toutes les larmes de mon corps, ce qui fait que j’avais une migraine épouvantable le lendemain. Ils n’ont rien pu retenir contre moi, j’étais total innocente. Je ne savais plus où j’en étais, je crois que je ne ressentais plus la colère à ce moment-là. Ils [les flics] me disaient, “Vous venez de chez vos parents, retournez-y ! Perego est dangereux, il restera toujours un malfaiteur”; Enfin, ils m’ont dit pis que pendre, ils ont tout fait pour que je quitte Louis et sur le moment je me disais : “Ils ont sûrement raison”… et puis, ils sont allés très loin pour me faire avouer des choses, jusqu’à dire qu’ils avaient un enregistrement d’une conversation téléphonique entre moi et Louis, qui parlait du braquage. Moi, à l’intérieur, je me disais : “Vas-y, cause toujours”, je savais que ce n’était pas vrai… mais ils ont des procédés, vraiment… et ils ont été ridicules, parce qu’ils ont été jusqu’à dire : “On a la cassette de l’enregistrement”, ils sont allés jusqu’à chercher un magnétophone, à mettre une cassette dedans, à appuyer sur le bouton et à dire : “Oh, ça ne marche pas”… Donc, ils ont été obligés de me libérer et là j’ai demandé si je pouvais voir Louis avant de partir, ils m’ont dit oui – coup de bol. Ils m’ont emmenée dans un bureau où Louis était menotté depuis 48 heures, le bras en l’air, à un tuyau de radiateur. Ils l’ont détaché, on a pu se mettre dans les bras l’un de l’autre, et c’est au moment où j’ai été dans ses bras que ça a été une évidence : ce mec, je l’aimais ! Tout le côté raisonnable, ce dont avait parlé les flics… je connaissais un autre Louis que celui-là. C’est pour répondre un peu à la question : “Qu’est-ce qui vous a décidé à traverser ça avec lui ?” Il y a eu ce moment : ce n’était plus de la raison, c’était un truc au-delà de moi, peut-être dans mon corps (mais ce n’était pas une histoire de cul non plus, c’était beaucoup plus que ça). Louis avait ouvert des portes qu’il n’avait pas ouvertes ailleurs ; je savais que ce n’était pas que le “braqueur-Louis”, qu’il y avait quelqu’un d’autre. Et c’est à ce moment-là que j’ai su que j’allais rester avec lui ; en sortant, je lui ai fait un petit mot qu’un flic a bien voulu lui donner en disant : “Je t’aime, je ne m’en vais pas, tiens le coup, on va affronter ça ensemble.” Je ne l’ai plus remis en question.

 

E – C’était définitif ?

A – C’est maintenant que je m’en rends compte, vingt ans après, ou plus… je me dis que c’est dingue que je n’ai jamais remis ça en question, quand même ! Et je ne suis pas très contente de moi ; ce n’est pas simple pour moi… Entre ce que j’ai fait, ce qui peut me sembler une évidence, et ce que j’ai pensé. Dans le film de Clémence Davigo, Enfermés mais vivants, je raconte qu’à un moment, le suicide m’a tourné dans la tête, parce que ce que je vivais était trop insupportable, et que je n’en pouvais plus. Je n’arrivais plus à me lever le matin, ce n’était plus possible – donc ça s’est mis à tourner dans ma tête. Et quand je pensais au suicide, j’avais mon enfant qui avait quatre ans environ, et je me disais que je n’allais pas me foutre en l’air et laisser ça à un gamin – je n’en étais pas à ce niveau-là de désespérance. J’ai donc cherché, j’ai tourné dans ma tête comment tuer mon enfant pour pouvoir ensuite, moi, en finir – et heureusement je n’ai pas franchi ce seuil-là de folie. Aujourd’hui, plus de vingt ans après, je me dis : “Comment c’est possible ?”. Alors que c’était si simple de dire : “J’arrête”, et de m’en aller, et d’aller vivre ailleurs, avec mon gamin. Comment ça ne m’est pas venu en tête, ça ? C’est un mystère. Je ne suis pas très fière de moi, mais en même temps, c’est comme ça. Mais je suis pleine de questions, encore aujourd’hui.

Il est vrai que  j’ai appris à être celle qui tricote les chaussettes des prisonniers de guerre, pour donner une image du don de soi qui est ancré au fond de moi-même, mais je ne crois pas qu’il y avait de ça dans ma démarche de la prison [la démarche de ne pas lâcher Louis] ; c’est juste que j’aime cet homme. L’amour, oui (je crois que je l’aime toujours autant ce mec, c’est quelqu’un d’exceptionnel – on a une vie qui n’est pourtant pas facile, on n’est pas du tout les mêmes – mais ça c’est le fait de nombre de couples… Vivre à deux… déjà vivre avec soi-même, ce n’est pas évident, à deux ça multiplie les problèmes). Je crois que mon amour pour lui est toujours aussi entier et ça, il n’y a pas de raison, il n’y a pas d’explication, c’est un fait et… je ne sais pas comment ça se détermine, cet amour.

Il se trouve que suite aux représentations de la pièce de théâtre Une longue peine, de Didier Ruiz de la Cie des hommes, et du film de Stéphane Mercurio Après l’ombre, et maintenant celui de Clémence Davigo Enfermés mais vivants, j’ai pas mal de retours de personnes qui trouvent notre amour admirable, courageux. Je pense qu’il n’y a rien d’admirable dans le fait que j’ai suivi Louis durant ces années de prison, et qu’on soit encore ensemble aujourd’hui. C’est juste que je suis une femme qui aime un homme, et que ma raison n’est pas passée par là. En tout cas, ma raison est passée après mes sentiments. Je suis pleine de questions sur l’amour aujourd’hui ! Du genre, par exemple, de la place que l’on donne à l’amour pour soi-même dans l’amour pour l’autre, et même de l’éventuelle peur, inconsciente ?, d’être seule, quand on n’arrive pas à quitter la personne que l’on aime alors qu’on y pense comme à un possible. Non,  il n’y a rien à admirer, vraiment.

 

E – Certaines personnes, de l’extérieur, peuvent trouver ça admirable…

A – Ça me gêne terriblement, terriblement !

[Nous reprenons le sujet de la colère, de la notion de femme complice, des flics]

Sur la colère… oui, j’avais cette colère. On va reprendre depuis la sortie de ma garde à vue, où je disais effectivement à Louis, “Tiens le coup, je reste avec toi”, tout ça. Après, je lui ai envoyé des lettres de plusieurs pages pour lui dire, quand même, “Oui mais bon, on roucoulait bien tous les deux, et voilà où on en est, j’ai quand même quelques questions à te poser”. Il a toujours répondu correctement, franchement, sans rien dissimuler. Il m’a tout raconté (je savais déjà un peu), sa démarche de révolte… parce qu’il est un braqueur, et ce n’est pas que pour s’en mettre plein les poches, c’est surtout, au fond, une révolte politique (là, il faudrait que ce soit lui qui ait la parole). Je vais caricaturer en disant : “Pourquoi certains ont plein de fric et d’autres n’en ont pas ?”. Il vient d’un milieu ouvrier, il a vu pleurer sa maman quand les huissiers venaient à la porte… et de fait je partageais sa révolte (pour le coup, les flics auraient pu y trouver à redire), je suis d’accord avec tout ça. On était complètement sur la même longueur d’onde et mises à part la souffrance, la séparation, les difficulté du quotidien, je suis trop heureuse de partager la vie de cet homme, quelles qu’en soient les conditions. Elles n’ont pas été les meilleures, mais je ne le regrette pas. Je n’ai plus eu de colère après Louis… peut-être après l’acte [le braquage], le moyen qu’il a trouvé de se révolter (il aurait pu en trouver d’autres) ; mais comme il me l’a expliqué et comme il l’explique aussi dans les bouquins qu’il a écrit (Retour à la case prison, paru pour la première fois en 1990 aux Editions Ouvrières, n’a rien perdu de son actualité, et vient d’être réédité chez Jean-Pierre Huguet éditeur), du fait du milieu où il venait, il n’a pas eu tous les choix qu’on peut proposer à un enfant quand on vient d’un milieu plus “cultivé”. Et il avait les glandes depuis tout petit – c’est quelqu’un de très sensible, qui n’exprime pas les choses, donc il a dû bien cumuler – et quand il a commencé à se révolter, il n’a pas eu vent qu’il y avait peut-être d’autres solutions que d’aller braquer des banques. C’est le seul truc qui a été à sa portée, de connaissance et pratique. Comme je dis dans le film de Clémence Enfermés mais vivants, je suis étonnée qu’il n’y ait pas plus de gens qui aillent braquer, parce que c’est vrai que ce n’est pas acceptable les différences de classes…

 

E – Après c’est vrai qu’avec le contexte de plus en plus sécuritaire, avec de plus en plus de caméras…

A- Et faut avoir des couilles pour aller braquer…

 

E – Et des ovaires…

A – Et des ovaires, tu as raison !

Je suis 100 pour 100 avec Louis, mais je ne serais pas allée braquer avec lui… D’abord, les sous, j’en ai rien à battre – enfin je dis ça un peu vite, je n’ai jamais manqué, je n’ai jamais eu faim, j’ai toujours eu chaud – lui, il a eu faim. Mais je sais qu’il existe d’autres façons de se révolter, qui ne sont peut-être pas forcément mieux… mais pour moi le fric n’est pas une priorité, il en faut un minimum pour manger, se chauffer, s’habiller, payer son loyer, après…

Puis, ma colère s’est transformée. Je lui reconnaissais le courage d’avoir été braquer. De s’être  révolté. De ne pas accepter la route qui lui était creusée. Je l’aime de s’être rebellé.

Par ailleurs, je ne connaissais rien à la prison ; quand j’ai rencontré Louis, la prison pour moi, c’était une image dans une BD de Lucky Luke, je ne savais rien. Je viens d’un milieu protégé. Donc, j’ai découvert la taule. C’est tout simplement invivable à l’extérieur, ou alors il faut fermer sa gueule, accepter, et ça je ne sais pas faire. Il n’y a rien de pire que de n’avoir aucun moyen de lutte. Même si le moyen est petit, s’il  n’est pas grand chose, tu as un moyen d’agir. Mais quand tu n’as rien, que tu n’as vraiment rien et que tu ne peux que fermer ta gueule, c’est insupportable – je ne pouvais pas. Et je crois que c’est ça qui m’a le plus abîmée dans la prison, en plus du manque de cet homme que j’aimais follement et avec qui je n’avais pas eu le temps de vivre (c’est comme si tu étais en pleine lune de miel et qu’on venait t’arracher ton mec). Et puis de fait, je suis une femme en colère à l’origine, j’ai l’impression d’être née en colère puisque tellement de choses me mettent en colère, et je ne veux pas la perdre, cette colère. Qu’est-ce qu’on devient, si on ne se fâche plus après l’insupportable ? Il faut juste trouver à l’orienter et à en faire quelque chose de positif : une force, un moteur. Et ne pas agresser les autres avec, dans l’idéal !

 

E – Tu avais l’impression de ne pas pouvoir exprimer ta colère anticarcérale, parce quaussi les proches des détenu.e.s, les familles, sont invisibilisé.e.s, voire invisibles ?

A – C’est une bonne question… Forcément on ne nous accorde pas une grande importance et, souvent, on est brimées. Mais il faut le reconnaître, et je n’aime pas le reconnaître, certain.e.s, ici ou là, font quand même des efforts par rapport à ça.

 

E – Tu parles de l’administration pénitentiaire ?

A – Ouais… ils essayent, par exemple avec les Conseillères.ers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP). J’ai eu l’occasion de participer à des discussions autour de la prison avec certaines, où j’apportais mon témoignage et elles tous les bienfaits de leur boulot qui consisterait à aider les familles de prisonnières.ers. C’est en tout cas ce que j’ai compris, moi. Je les trouve effrayantes. Elles me laissaient très poliment m’exprimer et après, tout ce que j’avais dit était noyé dans leur joli parlé bien poli évoquant une prison modèle. Et le plus effrayant, c’est qu’elles ont la foi dans leur job. Ca, c’est à leur honneur, ah ah !

Je suis pour l’abolition des prisons. L’enfermement ne peut pas apporter quoi que ce soit de positif. Mais dans la réalité, comme les prisons sont toujours là, s’il est possible de faire reculer l’horreur un mininum, faisons-le. Mais ça ne peut pas se faire par des personnes de la pénitentiaire, celles-là même qui cautionnent l’enfermement. Ou alors c’est du foutage de gueule, le geôlier qui apporte un oreiller à son détenu. Et sûrement qui est surpris que le détenu ne le remercie pas ! Un oreiller crade, évidemment. Je le sens comme ça, avec les CPIP que j’ai croisées. Aucun vécu carcéral dans les réalités de terrain, des théories en bons sentiments, c’est à vomir. Tiens, tu as vu cet article sur Prison Insider ? A propos de ces parloirs spéciaux, là, comment ça s’appelle…

 

E – Les UVF ?

A – Unité de Vie Familiale, voilà, c’est ça ! Moi ça date de plus de 20 ans mon histoire, je ne les ai pas connues et je vais te dire, tant mieux. Parce que je n’suis pas du tout étonnée de ce qu’elle écrit, la meuf dans l’article. Encore plus sordide que ce qu’on pourrait imaginer. Et ben si tu entendais les CPIP en parler, bon sang, comment veux-tu qu’on arrive à quelque chose avec des gens pareils ? Et ça me remet la colère en surface, tu te rends compte, elles te vendent que tu peux avoir des rapports, comme elles disent, autrement dit, on peut y faire l’amour avec son mec ! Mais quoi, c’est une fois par trimestre ?! T’imagines, tu as tes ragnagnas ce jour-là, ou simplement t’as pas envie, ce n’est pas ton moment, ben non, tu as intérêt à baiser à ce moment-là, parce qu’après tu fais ceinture les trois mois qui suivent. Mais bon, avec un peu de chance, tu peux avoir envie ce jour-là. Et, selon la personne qui a témoigné sur Prison Insider, dans des draps sales de celleux d’avant, sur un support total défoncé… Mais, mieux encore, tu peux amener l’enfant à son papa, pendant toute une journée, miraaaacle ! T’as déjà vu les enfants devant la porte des prisons, qui attendent le parloir ? Et ben à l’école des CPIP, ils feraient bien de les y emmener voir, de leur faire attendre la fin du parloir, en plus, pour bénéficier aussi de la sortie de l’enfant, silencieux ou turbulent à l’extrême, avec la mère à côté, en larmes ou trop silencieuse aussi, ou total énervée… Mais bon, dans le système pénitentiaire, il y en a des plus aimables que d’autres, il y en a qui te respectent. Et les autres, sûrement les frustré.e.s de service, mal dans leur peau, comme dans la société… à partir du moment où des humains se croisent… il y en a des plus respectueux.ses que d’autres.

 

E – Notamment dans ce lieu qu’est la prison…

A – Notamment dans ce lieu, après comme je te disais certains ont un peu d’empathie. Tiens, j’ai une toute petite anecdote, que je n’oublierai jamais, d’un jour de Noël, ou d’une veille de Noël car j’étais allée au parloir. Je suis encore en colère quand j’y repense, c’est un maton qui l’avait déclenchée. On sortait du parloir, on n’était que des femmes, certaines avec leurs enfants (tu imagines comment on sort du parloir, tu es censée aller fêter Noël, mettre un cadeau sous le sapin pour ton enfant, juste après avoir quitté ton amour enfermé dans une cellule) et le maton, là, il s’écrie avec une vraie joie, au moment où on s’éloigne : “Joyeux Noël Mesdames, joyeux Noël !” C’est la seule fois de ma vie où j’ai eu envie d’emplâtrer quelqu’un.e. Je ne l’ai pas fait parce qu’il était sincère (je l’ai analysé après, ça) ! Il nous souhaitait vraiment “Joyeux Noël”, il ne voyait pas le décalage… le fait qu’on laissait nos mecs à l’intérieur, qu’on allait fêter Noël seules… La haine que j’ai eue ce jour-là, je ne te raconte pas : elle est irracontable ! À quel point j’étais en guerre. J’ai eu envie de cogner, mais ce n’est pas ma culture de cogner. Je suis contente de ne pas l’avoir fait.

La colère ne me quittera jamais. Elle s’assagit, peut-être, elle prend du recul.

Comment peut-on espérer aller vers du mieux, quand on voit des réactions comme ça ?

 

E – Et ton art, tes chansons…

A – Ah, tu ne dis pas le mot “art”, ça va me gêner carrément ! On est tous.tes artistes, après on le développe ou pas… Parce qu’il faut avoir le loisir de pouvoir développer un art ! Moi, j’ai toujours chanté, j’ai toujours des chansons dans la tête. Puis, le besoin d’écrire est arrivé, et c’est venu sous forme de chanson. La prose, ça le fait moins bien. Avec Louis, on s’est écrit pendant huit ans, tous les jours. Je parlais des petites armes, des petites luttes, tout à l’heure : c’en est une qu’on a trouvée, la seule – heureusement, sinon je ne vois pas comment j’aurais pu vivre. J’ai écrit tous les jours. Et la correspondance n’était pas seulement pour lui, non, c’était pour nous deux. Ça  a commencé par toutes les questions que j’avais à lui poser, auxquelles il a répondu avec droiture, sans botter en touche. Puis nos échanges ont évolué. Je lui racontais tout ce que je traversais et je ne lui ai pas fait de cadeau, il n’a pas dû rigoler tous les jours, je lui crachais tout. Pour moi, c’était le prix à payer pour ne pas être séparés par cette putain de prison. On n’avait pas d’autre langage que l’écriture – les parloirs, en maison d’arrêt, c’est trop court, tu as une demi-heure, tu ne peux rien te dire, tu n’as qu’une seule envie, c’est d’être dans les bras… et au bout de dix minutes tu te dis : “Ça va s’arrêter”. La discussion, donc, c’est par courrier. Louis n’écrivait pas grand-chose, il a toujours répondu mais ses lettres n’étaient pas marrantes. Louis est quelqu’un de très pudique et il voyait la censure tous les jours (parce qu’il faut savoir que le courrier en prison est ouvert avant d’être rendu) donc oui, forcément, il n’allait pas roucouler des “Je t’aime”, “T’es la plus belle”… il n’y avait pas de romantisme dans les lettres. Ce n’était pas du tout une romance épistolaire d’amour… j’aurais bien aimé des fois. Mais il faut être réaliste, on n’est jamais dans le romantisme en prison.

 

E – Lui, il racontait quoi ?

A – Pas grand chose… Une fois qu’on a été au fond de ce qu’on avait à se dire (la révolte, le pourquoi du braquage), après ses lettres étaient moins… il me racontait ce qu’il se passait en taule, mais il ne se passe pas grand chose en taule. Il me racontait ses cauchemars ; il en a fait beaucoup, et encore aujourd’hui, vingt ans après. On ne partage plus le même lit au quotidien, je me suis barrée dans une autre chambre, ce n’était pas possible. La prison, tu la payes pour toute ta vie. Mais bon, les cauchemars, c’est le fait de beaucoup de personnes qui ont vécu des traumatismes ; il n’y a pas que la prison.

 

E – En tant que femme de détenu, tu n’étais donc pas dans le “don de soi” ?

A – Non, vraiment pas. Il y a cette chanson que j’ai écrite (« Ce soir je plaide coupable / Pour la femme irraisonnable / Qui n’écoute que sa passion / Et accompagne l’homme en prison ») (Un disque de Toph et Nanoche existe, à commander à cette adresse : lestophetnanoche@gmail.com, pour 10€ et 2 timbres). La raison qui pousse les femmes à abandonner leurs maris en prison, il faut leur demander à elles. Moi, je ne l’ai pas fait. Pour ce que j’ai expliqué déjà au début… et j’ajouterais que Louis est un être exceptionnel. “Exceptionnel” est peut-être un mot trop fort, ça le gênerait, mais… Il a un charisme – qui peut m’énerver beaucoup maintenant ; par exemple, on est chez moi, on discute, il arrive, il dit bonjour, et tu ne vas plus m’écouter parce que tu vas regarder Louis et t’intéresser à lui (je dis toi mais ça pourrait être n’importe qui). Le nombre de fois où ça m’est arrivé, ça ne me fait plus rigoler ! Mais il dit “Je n’y peux rien”, c’est vrai qu’il n’y peut rien. Et puis au vu de cette vie qu’il a menée, c’est quand même quelqu’un d’extraordinaire.

Voilà, les femmes qui abandonnent les maris, ça il faut voir avec elles, je ne peux pas y répondre. Et elles ne sont pas moins fortes que celles qui restent. Peut-être même sont-elles plus sages, je dirais aujourd’hui. Mais pour ma part quand je dis “Je plaide coupable”, c’est parce que ce n’est pas raisonnable : on s’emprisonne, quand on accompagne quelqu’un.e qui est en prison. S’il n’y avait pas eu les enfants, les deux enfants… (déjà quand il y en avait un, que je devais aller bosser, toutes les femmes seules connaissent ça)… la vie aurait peut-être été plus facile, j’aurais pu m’occuper un peu de moi, sortir et tout ça, mais est-ce que j’aurais pu, vu l’état dans lequel j’étais… Louis me dit que quand il est revenu, je marchais toute courbée, voûtée. Le corps est pris… Pendant un moment, je portais tout le temps des lunettes noires ; j’étais tellement en colère et agressive que j’étais insupportable à regarder (j’ai les yeux bleus et clairs, en général, quand on n’est pas content, ce n’est pas beau). Et en même temps les enfants, c’était une source pour tenir – tu fais à manger, mine de rien, même si tu ne manges pas beaucoup, ça donne un rythme de vie. Je n’en sais rien, avec des “si” de toute façon ! Tou.te.s les ami.e.s qui sont sincères, qui veulent aider, ça apporte beaucoup, certes, mais… ça n’enlève pas, il faut se lever le matin toute seule, se coucher le soir, remplir entre les deux.

 

E – Et la pensée ? Toujours tournée vers lui ?

A – Et oui. Impossible de faire autrement. Je voulais lutter. Mais j’étais tellement en colère que c’était nocif, j’ai donc fait du mal à mon corps. Beaucoup de personnes me donnaient des conseils, certaines disaient : “Va dans une montagne et va crier, fais ci, fais ça, va te promener, va marcher” – la haine que ça me mettait ! J’avais une fatigue sans fond, la désespérance souvent, un gamin, pas d’argent, comment le faire garder ? Je payais pour le faire garder quand j’allais travailler, je ne pouvais pas en faire plus, donc je ne sortais pas. Au début, j’invitais encore des ami.e.s à la maison, puis j’ai peu à peu laissé tout tomber et à la fin, je gérais l’essentiel, je ne pouvais plus rien faire. Juste l’envie de me rouler en boule et d’oublier. Je me suis mise vraiment à mal, ce n’était pas bien pour moi, mon moi, mais je ne le savais pas à ce moment-là, et si on me l’avait dit, je n’aurais pas pu l’entendre. La deuxième fois, quand Louis a pris douze ans, certain.e.s m’ont dit : “Barre-toi”. On me l’a dit gentiment, ces deux personnes pouvaient se le permettre, mais ça ne pouvait pas m’atteindre à ce moment là. C’était niet.

Et puis je croyais en lui, je croyais qu’on allait s’en sortir, j’avais la foi. On a eu de la chance, on a vraiment eu de la chance. Surtout par rapport à mes enfants. Dans quoi je les ai entraînés, surtout le premier. Au départ, j’avais une petite vie tranquille, dans la normalité des choses, avec le géniteur, puis j’ai rencontré Louis. Coup de foudre, révélation, évidence… j’ai foncé. Et j’ai entraîné le gamin : là je suis répréhensible. Il est adorable avec moi, il a 35 ans maintenant, il me dit : “T’inquiète pas maman, tout va bien”. J’ai des enfants qui sont adorables avec moi, ils seraient en droit de me dire : “Maman, t’as déconné”.

 

E – Et toi, tu as été stigmatisée ?

A – Ça ne m’a jamais gênée, j’ai toujours été fière de Louis, à fond dans sa révolte, quand bien même il n’avait pas trouvé les bons moyens pour l’exprimer. Il n’a pas eu la chance, à l’enfance ou à l’adolescence, de rencontrer quelqu’une ou quelqu’un qui lui aurait mis de bons bouquins dans les mains, par exemple.

C’est après que j’ai souffert de ça, quand Louis est sorti de prison, a monté sa radio locale. J’ai à nouveau été en colère après lui, car il ne fallait plus parler de prison. On n’est jamais à l’abri de quelqu’un.e de mal-pensant.e qui irait raconter : “Louis Perego, son casier judiciaire, etc.” et pourrait ainsi mettre en péril la radio. Me taire, je l’ai très mal vécu. C’était la période où l’écriture m’avait ré-empoignée avec force, écrire pour moi cette fois-ci, et ça s’est trouvé sous forme de chansons. Ainsi,  “Lit liberté”. Au départ, c’était une jolie petite valse, du genre “Mon amour, t’en souviens-tu de cette chambre d’hôtel…”  et Louis m’a demandé de ne pas la chanter en public dans notre village, pour ne pas risquer de mettre la radio en danger. Donc, je me suis retrouvée avec ce dilemme : “Certes, je dois respecter Louis, il ne veut pas qu’on parle de la prison, ça lui appartient – mais je dois aussi me respecter moi, qui ai besoin d’en parler”. J’ai trouvé une solution, j’ai refait la chanson autrement. Et je dois dire que ça me va.

La beauté, là-dessus, c’est Didier Ruiz de la Compagnie des Hommes, et notre ami Bernard Bolze qui est à l’origine de la rencontre (entre parenthèses, je peux préciser que Bernard est fondateur de l’OIP et co-fondateur de Prison Insider), quand il m’a parlé du projet, j’ai trouvé ça formidable. Puis quand j’ai reçu le mail de Didier Ruiz, j’ai dit oui tout de suite. Ça a été un cadeau qu’on me donne la parole, parce qu’il faut dire que quand tu es femme de détenu, tu es forcément derrière, tout est fait pour le prisonnier, et je trouvais ça normal à l’époque, car c’était quand même lui qui était enfermé et moi dehors (même si, à l’intérieur, j’étais moi-même enfermée, mais à ce moment là je ne m’en rendais pas vraiment compte me semble-t-il).

Donc, qu’on me donne la parole, qu’on s’intéresse à mon vécu, surtout après avoir dû me taire à l’après-prison, j’ai foncé direct. Merci… J’en profite d’ailleurs pour te remercier de me donner la parole ici !

Sur le moment, je ne conscientisais pas que j’étais enfermée, c’est après que je l’ai fait. Du coup, j’ai toujours été en retrait, tout était fait pour Louis, et je trouvais ça normal, et j’étais à fond la première à dire “Louis, Louis, Louis”. J’étais entourée, j’avais des ami.e.s très proches et attentionné.e.s, je n’étais pas seule, mais comme je disais tout à l’heure, il y avait tout le quotidien à gérer. Louis a failli dire non, ça a été toute une histoire, qu’on voit un peu dans le film de Stéphane Mercurio Après l’ombre. Et c’est chouette qu’il ait dit oui, parce qu’on vit ça ensemble – c’est formidable. C’est arrivé au moment où Louis a pris sa retraite à la radio, en janvier, et la demande de Didier est arrivée deux ou trois mois après. Si c’était arrivé avant la retraite de Louis, là c’est sûr qu’il disait non, et pour moi je ne sais pas comment ça se serait passé, peut-être qu’il aurait fallu que je quitte mon boulot ? puisque de toutes les façons je disais oui. C’est un petit cadeau de la vie, ça s’est bien enchaîné, Louis a dit oui, et maintenant on parle librement de la prison, ce n’est plus un sujet dont il ne faut pas parler. Ça a été une merveille dans notre famille.

Aujourd’hui, je suis une femme qui prend la parole, et qui a pesé longuement cette nécessité, ce besoin vital. J’ai définitivement choisi de dire, même si je le dis mal, pas au bon moment, c’est moins pire que de ne pas dire, pour moi.

 

E – Et il y a une reconnaissance aussi… je ne sais pas si ça t’importe un peu ?

A – Je ne sais pas. Il faudrait que je réfléchisse… La reconnaissance de ce que j’ai vécu ? de ce que j’ai traversé ? ça me fait du bien, c’est sûr, mais ce qui est important, c’est surtout  mon propre regard sur mon vécu, et pour ça j’ai encore pas mal de travail à faire, j’ai beaucoup de choses à me pardonner. Ainsi, par exemple, la grande culpabilité envers mon fils aîné, pour l’avoir entraîné dans cette aventure à un âge où il était totalement dépendant de moi. Une aventure qui aurait pu très mal tourner.

Mais oui, je reste très émue par rapport aux réactions des gens après la pièce et après les projections des films. C’est de l’amour que je reçois, encore plus que de la reconnaissance. Et j’ai une terrible soif d’amour, insatiable. Alors oui, oui, oui, j’en veux encore… Mais il faut surtout que je trouve le mien d’amour, l’amour de moi-même, et ça c’est tout un programme, de s’aimer dans ce qu’on est, dans les choix qu’on a fait, dans ceux qu’on va faire. Et ce qui est super, c’est le côté miroir dans le regard de l’autre…
Il y a aussi des femmes qui vivent encore la prison qui sont venues me remercier, parce que je portais leur parole.

 

Mais aujourd’hui, plonger dans le passé commence à me peser. Après la joie qu’on m’ait donné la parole, j’ai dit tout ce que j’avais à dire. J’aimerais bien passer à autre chose, vivre mon instant présent et mon avenir – et de fait, en continuant avec la pièce, l’article, les films, ça me replonge en arrière, c’est un peu lourd. Mais au niveau politique, ça apporte quelque chose aux gens et ce n’est rien, pour moi, de me replonger là-dedans le temps d’une soirée (on va dire une semaine, parce que, si ça prend une soirée, je dois m’en remettre toute la semaine). Et c’est tellement pas grand chose dans ma vie, une petite semaine de retour dans la merde, au vu de celleux qui sont toujours enfermé.e.s… Et je continue à piétiner dans la puanteur avec conviction et même de la joie, j’ai envie de dire, si ça apporte quelque chose à quelqu’un.e.

 

E – Et en matière de solidarité entre femmes de détenus, tu penses que ça existe, ça se construit ?

A – On ne se rencontre pas tellement, non… je le raconte un peu en anecdote, le coup du sac de linge, dans la pièce Une longue peine et dans le film Enfermés mais vivants. On se reconnait, mais on est tellement fatiguées, tellement pas bien, qu’on ne va pas se faire : “Coucou, comment ça va ?”. Je n’ai pas vécu ça, en tout cas. Peut-être que volontairement, je me suis tenue éloignée de tout le monde.

 

E – Et tu trouves ça dommage ?

A – Non… ça, ça peut se faire dans une vie où on n’a pas de traumatismes. À cette période-là, je n’aurais pas pu créer des liens, j’avais trop la haine. J’étais dans un état… je n’étais pas fréquentable. Les ami.e.s qui sont resté.e.s avec moi ont été fort.e.s. Une femme avec qui je travaillais m’a dit une fois que si elle devait me comparer à un animal, c’était le hérisson… piquant. Elle avait raison.

Je ne vois pas à quoi tu penses autrement, on pourrait imaginer des gardes d’enfants, peut-être… en tout cas, il y avait un truc qui existait, c’était une association qui faisait un cadeau à Noël aux gosses, et je ne voulais pas y aller. J’étais peut-être un peu trop fière, et j’avais la haine. Plus que de la colère, c’était de la haine – la prison, elle m’a appris la haine. Je viens d’un milieu qui m’a appris l’amour. Mais la prison, c’est l’école de la haine. Comment peut-on imaginer qu’elle puisse servir à quelque chose ? Elle sert uniquement à se débarrasser d’un problème et d’une personne en l’occurrence. On ne cherche pas à résoudre. On m’a déjà fait remarquer, après la pièce ou après une discussion, qu’il faut bien faire quelque chose face aux gens dangereux, qui ont tué, etc. Ce sont  des personnes qu’il faut soigner ! Mais hélas, là aussi, dans les hôpitaux psychiatriques, il y a des choses à redire. De toute façon, il faudrait remonter tellement en amont des choses, du pourquoi une personne en arrive à un degré de folie ou de révolte, au point de tuer ou d’aller chercher du fric en prenant de tels risques. Je n’ai rien à proposer, sinon d’éliminer la prison, et de reprendre tout le système ! Tu parles d’un programme… Je suis pas mal aigrie. Par contre, je crois à tout c’qu’on peut changer individuellement. Aux petites gouttes d’eau qui font des rivières. Ça oui, j’y crois encore très fort.

Pour ce qui est de la réinsertion, c’est souvent plutôt de l’insertion – c’est une place qu’il faut trouver, pas une place à reprendre ! Et quand je vois comment Louis a été empêché de faire des études, je n’y crois pas. Mais bon, je pense qu’il y a des témoignages peut-être positifs…

 

E – Après une longue peine, c’est encore plus difficile…

A – C’est quasiment impossible, déjà il y a ce casier judiciaire qui tire en arrière.

 

E – Et toi, dans la démarche de réinsertion, tu as essayé d’aider Louis ?

A – Non. Il a fait ça tout seul, ça n’a pas été très long cette période. Quand j’ai rencontré Louis et qu’on a vécu ensemble, il me racontait comment se passaient ses entretiens de boulot. C’était désolant d’entendre comment, ils [les potentiel.le.s employeur.euse.s] avaient été prévenu.e.s de son passé. Alors on lui disait niet, ou que la place avait été donnée à quelqu’un.e d’autre. Je n’avais pas de moyens de l’aider vis à vis de cette recherche de boulot. Je vivais avec lui, je l’aimais, c’était son combat à lui, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire… Moi, je travaillais, j’avais un ¾ de temps dans une asso, on n’avait pas beaucoup de sous mais de quoi manger, et c’était un boulot qui me plaisait, ça m’allait bien. Très naïvement, je lui disais : “Voilà, j’ai un boulot, je gagne de quoi manger et nous loger, on est ensemble, il n’y a que ça qui compte !” Mais ce n’était pas si simple, c’était sa révolte de toujours, depuis qu’il était tout petit. Et puis, dans sa culture, l’homme doit nourrir la famille, mon job, du coup, ça ne suffisait pas. De la même façon qu’il me tient la porte ouverte, il a tous ces petits clichés. Ce n’était pas si simple à l’époque, de vivre sur mon salaire à deux. Je n’en avais pas vraiment pris conscience à l’époque.

 

E – On peut parler aussi de la sexualité, en parloir, si tu en as envie ?

A – Je n’ai pas souvent pu faire l’amour en parloir mais j’avoue que quand c’est arrivé, ça a été un grant p’tit bonheur – ça fait du bien quand même ! En maison d’arrêt, tu ne te touches pas, les mains doivent être apparentes aux matons qui passent et repassent devant la porte vitrée, sinon, ils tapent dans la porte, violemment  : ”Stop !”, comme si t’étais un gosse, c’est insupportable. Enfin, c’est ce que j’ai connu, personnellement. Tu ne peux pas baiser avec ton amoureux pendant des années, donc soit tu couches ailleurs, soit tu fais pas. Aussi, quand il a été jugé, puis  transféré en centrale, et qu’on a pu faire l’amour, on n’a pas craché sur ces miettes que l’administration pénitentiaire nous accordait. Et ça reste un beau souvenir. Après, ce n’était pas non plus autorisé ouvertement, juste toléré. Il y avait une pièce de six box avec une table et deux chaises par box, les cloisons d’une hauteur d’un mètre, peut-être, tu vois un peu l’intimité ! Cette pièce de six box était pour les couples, et de l’autre côté, il y avait une grande pièce pour tout le monde, avec les gosses qui couraient… La première fois que je suis arrivée dans un box, un couple faisait l’amour, ça m’a fait un sacré choc. J’ai dit à l’oreille de Louis quand il est arrivé : “Louis, Louis, on fera jamais ça, hein ?” ; il m’a répondu : “Ben non évidemment”. Et puis évidemment, quand j’y suis retournée quelques temps après, on a fait comme tout le monde, et c’est un joli souvenir malgré tout, parce qu’il y avait une grande discrétion d’un box à l’autre, presque une complicité, et même le maton, qui était situé en hauteur, entre les deux pièces, était quasi tout le temps tourné du côté des parloirs famille et ne s’occupait pas de nous.

 

E – D’accord, donc il y avait un accord tacite avec le gardien…

A – Ouais, ça arrivait qu’il se tourne mais il ne disait rien. Je n’ai jamais eu un souci là-dessus. Et puis on était trop contents, quand je suis arrivée avec ma jupe, que je lui ai proposé, c’était trop bien. Un petit bonheur. J’ai même un petit souvenir, une fois, dans le parloir famille, on a réussi à s’enfermer dans les chiottes pour le faire, un bon souvenir ! L’impression d’avoir baisé la prison ! C’était chouette.

 

E – Et il y avait cette histoire d’égoïsme de l’homme enfermé, je crois que tu avais envie d’en parler ?

A – Oui, c’est bien que vous ayiez pensé à évoquer ça, parce que j’y ai beaucoup pensé. Et personne ne m’en a encore parlé.

Louis ne m’a jamais rien demandé. Quand on s’est rencontré, il était entre deux prisons, enfin il était dehors, et j’étais encore avec le géniteur de mon fils aîné. Coup de foudre : c’est moi qui suis allée vers lui, c’est moi qui lui ai donné rencard, j’étais tombée folle amoureuse, par le biais d’une radio où je travaillais et où il était venu. Les doubles vies, ça ne me va pas, donc j’ai pris mon téléphone, j’ai demandé à le voir et quand il est arrivé, j’ai fait ni une ni deux : “Je veux vivre avec toi”. Il a eu très peur, on a tourné plus d’une heure autour de la place Carnot à Lyon, il m’argumentait qu’il ne pouvait pas vivre avec moi, qu’il n’était pas disponible pour ça et que ce n’était pas possible et moi : “Si si si, je veux !”. Il a fini par craquer ; et on ne s’est plus jamais quitté.e.s. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai dit à l’homme qui était à ce moment là mon mari “Je m’en vais”.

Et c’est intéressant que tu évoques l’égoïsme, parce que souvent j’y ai pensé, ça m’a pas mal questionnée. Je me disais : “Il est égoïste par rapport à sa fille, d’être retourné braquer alors qu’elle était là. Sa responsabilité, en tant que père ?  Prendre le risque d’aller en prison quand on a donné vie à un.e enfant ?” Même chose pour mon premier garçon, après. Pour moi c’est différent. Il ne m’a jamais rien demandé, j’étais totalement libre de m’en aller. Même si j’entends toute sa révolte, je me dis : “Quand même…” et puis je me dis encore : “Pourquoi porterais-je un jugement ? je constate, certes, et je constate surtout que je suis bien mal placée pour faire les gros yeux, moi qui ai entraîné mon fils dans mon histoire d’amour douteuse.” Et j’en ai conclu que “égoïsme“ n’est pas le bon mot – il est trop étroit, car Louis est un homme généreux. Entre autre, il  m’emmène au-delà. Par exemple, par cette façon qu’il a de vivre sa vie. Il me donne, c’est incroyable ce qu’il me donne, sa vie est tournée autour de moi, ce qui ne me correspond pas forcément, je n’attends pas forcément ça, mais lui me donne le meilleur de ce qu’il peut donner. Alors il ne me donne pas forcément ce que j’aurais aimé qu’il me donne, mais ça, c’est pour tous les couples, c’est l’histoire de l’amour ! On voudrait souvent  autre chose que ce qu’on reçoit. Donc, j’apprends à apprécier ce qu’il me donne. Il m’emmène au-delà, dans mes réflexions. Et il a une solidité ! il m’apprend la liberté, face à tous les formatages que j’ai reçus quand j’étais môme (famille chrétienne – j’avais Jésus dans mon berceau quand je suis née). Il me montre la liberté : on va là où on a envie d’aller, et l’autre s’en accommode ou se barre. Il ne le dira pas comme ça (il faudrait le lui demander), parce que Louis est quelqu’un de délicat, de sensible, voire timide, et jamais cassant (sauf s’il se fâche). Et voilà, je me suis pas barrée. Je lutte avec lui, et souvent contre lui ! Mais on avance, encore et encore, comme on peut. En essayant au maximum de se respecter.

Mais je me dis que c’est peut-être pas mal, cet égoïsme masculin, qui peut être féminin, mais en général masculin. Je me dis : “Ils ont peut-être raison”. Ça me fait penser à la BD d’Emma sur les tâches ménagères, sur le rangement. Par exemple, quand une femme va pour ranger la table basse, elle va trouver une tasse sale, et enchaîner avec la vaisselle, puis une fringue qui traîne par là, et elle va faire une lessive, etc. Le mec va simplement ranger la table basse, la tasse sera simplement posée dans l’évier, et la fringue dans le panier de linge sale. Alors moi, aujourd’hui, je me dis : “C’est peut-être lui qui a raison !” Il m’a appris ça, Louis, dans mon désir de vivre avec lui – sinon je me serais barrée, et peut-être que ça aurait été mieux que je le fasse, je me serais posé moins de questions… Peu importe, je suis là. Et je passe mon temps à réfléchir à ce mec, et à nous deux, et à moi, de fait. Pour essayer de toujours comprendre, d’améliorer, d’avancer, je le soule d’ailleurs avec ça, car il est plus carré. Et je me dis que c’est peut-être eux qui ont raison, ils décident de ranger la table basse, ils rangent la table basse et ne regardent pas le truc à côté.

Mes enfants m’ont beaucoup appris aussi à ce propos. Je revois mon gamin avancer et enjamber plusieurs fois un truc qui traîne par terre, il le voit -ou pas- et ne le ramasse pas et je me dis : “C’est trop fort, j’aimerais savoir faire ça !” Je ne sais pas le faire.

Tu vois, je crois qu’ils m’apprennent vraiment la liberté, Louis et mes enfants avec.

Un truc tout con, par exemple, que j’ai appris avec mes gamins, c’est quand il fait beau dehors (moi j’ai appris que quand il fait beau dehors, on profite du beau temps, on sort) – je les revois à l’adolescence fermer les rideaux et se mettre la télé. Je trouve ça trop fort et je me dis maintenant, je veux arriver à faire ça !

À 56 ans, bientôt 57, j’en suis arrivée au stade où je me dis que j’ai le droit de fermer le rideau au soleil et de rester buller devant la télé si j’en ai envie. Mais le problème auquel je suis confrontée maintenant, c’est : de quoi est-ce que j’ai envie ? parce que quand tu as toujours fait ce qu’on te dit de faire, ce que tu dois être… Et voilà, c’est ma nouvelle aventure, à bientôt 60 ans : d’accord, je fais ce que je veux, mais de quoi est-ce que j’ai envie ?! j’ai envie de tout ! et en même temps de rien ! et les choix que je fais ne sont pas forcément bons. Mais tant pis, c’est comme à l’adolescence, on se cherche. Et c’est formidable, et c’est quand même aussi Louis qui m’a appris ça. Il me laisse totale libre. Donc ce n’est pas “égoïsme” qu’il faut appeler ça. Il a ce truc effectivement, il fait ce qu’il veut, si ça ne me plait pas, c’est pareil. Il ne le dira pas ainsi, il ne dira même rien, mais ça en revient à ça, pour moi.

 

CONCLUSION

“Et il n’y a aucun remerciement à s’échanger, aucune admiration, aucun regret à avoir – on fait ce qu’on peut dans la vie. On fait comme on peut. C’est Sartre ? qui a dit quelque chose comme : “Je suis ce que je fais de ce qu’on m’a fait”.
En tout cas, nous, dans le truc de la prison, on est des grand.e.s veinard.e.s. On n’est pas trop cassé.e.s, un peu abîmé.e.s, mais ça va. On s’en sort bien. Et surtout, surtout, on a été, et on est, très entouré.e.s par des ami.e.s incroyablement généreu.x.ses, militant.e.s et fidèles.”

 

Photo : Jeton, protagoniste du film « Vol Spécial » de Fernand Melgar, reçoit la visite de sa compagne au parloir de la prison de Frambois à Genève.