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05/2020. Analyse

Les territoires d’outre-mer : ces taules oubliées

Il nous a semblé important de faire un point (non exhaustif) sur la situation dans les taules d’outre-mer pendant la pandémie, territoires souvent délaissés des sites d’information métropolitains. Les chiffres cités dans l’article, sont susceptibles d’avoir évolué légèrement.

Dans la plupart des territoires d’outre-mer, le virus y est arrivé plus tard qu’en métropole. Souvent du fait de l’insularité et en provenance de touristes, de croisiéristes ou de locaux qui ont voulu rentrer dans leur terre natale pour passer le confinement. Aujourd’hui, le nombre de cas semble limité et maitrisé dans la plupart de ces territoires en dehors de Mayotte, où la pandémie sévit encore durement. Le confinement a été déclenché en même temps qu’en France mais il est très souvent dans une phase plus précoce de son développement. Cependant, dans ces territoires colonisés, des méthodes autoritaires similaires y ont été observées, par exemple en Guadeloupe, Martinique, Mayotte et Polynésie française, le préfet a instauré un couvre-feu entre 20h et 5h, mais également à la Réunion ou certain.e.s maire.sse.s ont pris des décisions allant dans ce sens, comme dans la commune de la Possession alors que la ville ne recense aucun cas de covid !

L’archipel de Mayotte comptabilise aujourd’hui plus de 700 cas de covid-19, faisant de l’île le territoire d’outre-mer le plus touché. C’est plus qu’à La Réunion, l’autre département français de l’océan Indien, qui affiche 425 personnes infectées par le covid-19. C’est plus aussi que l’ensemble des malades recensé.e.s dans les quatre territoires de l’Atlantique : la Martinique (182 cas), la Guadeloupe (152 cas), la Guyane (138), Saint-Martin (38 cas), Saint-Barthélémy (6 cas) et Saint-Pierre et Miquelon (1).

Les problématiques carcérales rencontrées en métropole, ne s’arrêtent malheureusement pas en traversant les océans. Insalubrité, surpopulation, maltraitance sont aussi de mise dans ces taules ultramarines. En outre-mer, la population carcérale était de 5 179 détenu.e.s avant le 16 mars, 522 personnes ont été libéré.e.s depuis. Cela représente une baisse de 10,2% de la population carcérale ultramarine. « Il y a suffisamment de masques de protection pour les prisons d’outre-mer », affirme Nicole Belloubet, la ministre de la justice, 33 000 masques ont été distribués dans les prisons outre-mer, selon elle. Pourtant, partout les personnes détenues et les matons continuent d’affirmer l’inverse.

 

// GUYANE //

Un homme a été condamné début avril en Guyane à 14 mois de prison ferme pour avoir craché sur des gendarmes en se prétendant atteint du covid-19 (ce qui n’était pas le cas).

Une mutinerie a éclaté à la prison de Rémire-Montjoly début avril aussi. La prison contenait 656 détenu.e.s pour 616 places selon l’Observatoire international des prisons au début de l’année. À l’aide de matelas enflammés, les personnes détenues ont déclenché plusieurs incendies au sein de leurs quartiers et de leurs cellules, pour dénoncer les conditions d’hygiène insuffisantes, ne permettant pas de se prémunir du coronavirus. Un énorme dispositif a été déployé pour mater les mouvements de colère : la gendarmerie de Guyane, comprenant un escadron de gendarmes mobiles, des militaires de la compagnie de Matoury, mais aussi des gendarmes de l’antenne GIGN de Cayenne, avec l’appui d’un hélicoptère de la gendarmerie, mais aussi l’aide des pompiers et de l’administration pénitentiaire.

Les gendarmes interviennent pour « rétablir l’ordre » à la prison de Rémire-Montjoly

 

Le Centre de Rétention Administrative (CRA) Félix Eboué en Guyane s’est vidé, toustes les détenu.e.s ont été libéré.e.s. Cependant, la CIMADE dénonce qu’il reste ouvert: « Ce qui est aberrant, c’est que d’une part, le centre de rétention reste ouvert et continue à accueillir des personnes, alors que c’est totalement illégal ; c’est illégal parce que la préfecture n’est pas normalement en droit d’enfermer les personnes quand elle n’a pas la capacité d’organiser leur expulsion ».

Avec plus de 60 % de la population sous le seuil de pauvreté, les familles modestes sont majoritaires en Guyane. Nombre d’entre elles, sans papiers, ne touchent pas les minima sociaux et dépendent du secteur informel, presque à l’arrêt.

 

// MAYOTTE //

À Mayotte, la moitié de la population sont des étranger.e.s, 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté, dont une grande partie dans des bidonvilles sans eau potable. Dans ces conditions où le confinement ne peut que très difficilement être appliqué, un homme a été condamné à trois mois de prison ferme pour ne pas avoir respecté le confinement.

Dans les quartiers les plus pauvres, le confinement doit se faire dans des conditions difficiles et de grande promiscuité : plusieurs personnes dans des petites cases très précaires, sans eau courante et sous une chaleur écrasante. À Mayotte, quatre logements sur dix sont en tôle, selon l’INSEE (2017). A Mayotte, comme dans certains autres territoires d’outre-mer, la situation est très préoccupante : manque de moyens médicaux, pénuries alimentaires, les habitant.e.s ont plus peur de mourir de faim, que du virus.

Des milliers d’immigré.e.s comorien.ne.s s’entassent et survivent, sans eau ni électricité, dans le bidonville de Kaweni, le « plus grand bidonville de France »

 

Mayotte, fait face à une double épidémie depuis le début de l’année. Une terrible épidémie de dengue qui a provoqué une douzaine de morts et plus de 3 000 cas confirmés.

Le centre de rétention administrative est transformé en zone de quarantaine pour les ressortissant.e.s arrivant des Comores par voie légale ou clandestine afin de ne pas submerger le Centre hospitalier.

Des émeutes ont eu lieu à Mamoudzou le week-end dernier, alors qu’un couvre-feu est en place sur l’ensemble du territoire mahorais. Les flics ont utilisé plus de 300 grenades lacrymogènes, des LBD et des grenades de désencerclement. Le député Mansour Kamardine demande un « envoi à Mayotte de professionnels aguerris à la sécurité publique en zone difficile et en nombre suffisant pour garantir la sécurité publique ». Une réponse sécuritaire alors que le problème est essentiellement économique et social.

 

// RÉUNION //

À la Réunion, des masques moisis recouverts d’une couche verdâtre ont été livrés.

L’inquiétude est d’autant plus grande à La Réunion, car comme à Mayotte, ce virus nouveau cohabite avec une épidémie de dengue, plus mortelle et bien installée. Au total, 4 207 cas ont été recensés depuis le 1er janvier, selon les chiffres communiqués par l’ARS. C’est dix fois plus que le nombre de personnes contaminées par le covid-19.

Un détenu, sans domicile, jugé en comparution immédiate et écroué, a été dépisté positif au coronavirus à la prison de Domenjod mi-avril. Il a été transféré au CHU puis il est retourné en taule au sein de l’unité spéciale covid. Cet espace créé récemment au vu du contexte est isolé et seuls les surveillants pénitentiaires « volontaires » pourront y accéder. Le détenu n’ira pas dans la cour de promenade. Confiné en taule, façon agréable de passer sa quatorzaine, n’est-ce pas. Selon l’administration « les agents en contact avec ce détenu ont tous été testés négatifs » mais quant est-il de ses co-détenus quand il est arrivé ?

Sinon, des dizaines de personnes détenues ont déjà pu quitter les trois sites pénitentiaires de l’ile, Saint-Denis, le Port et Saint-Pierre, grâce à ces libérations anticipées qu’on sait être juste un effet d’annonce, pour acheter la paix dans les taules. Près de 70 personnes détenues sont éligibles au dispositif mis en place par le Ministère de la Justice, on est ravi.e.s !

 

// POLYNÉSIE FRANÇAISE //

En Polynésie française, 60 cas de covid-19 ont été confirmés depuis le 11 mars 2020.

Dans la taule de Nuutania, la surpopulation carcérale est passée de 190% le 16 mars 2020 à 163% aujourd’hui. 45 détenu.e.s sont sorti.e.s, principalement pour être transféré.e.s au centre de détention de Papeari. A Nuutania, plusieurs détenu.e.s sont « suspectés d’être porteurs du covid-19 et mis en confinement ».

Le centre pénitentiaire de Faa’a-Nuutania

 

En Polynésie, très peu de personnes ont été à ce jour libérées alors qu’une quinzaine de dossiers de détenu.e.s avaient été étudiés. Cela est directement lié au fait que la plupart des détenu.e.s libérables ne possèdent pas de domicile.

 

// GUADELOUPE //

En Guadeloupe, certaines communes sont privées d’eau en pleine crise sanitaire. Bien qu’habitué.e.s aux coupures d’eau selon « un planning précis et sur douze heures maximum », depuis maintenant 13 jours, il n’y a en fait plus du tout d’eau. Certain.e.s reçoivent cependant une facture car l’air qui circule dans les tuyaux fait tourner le compteur.

En 2018, le centre pénitentiaire de Baie-Mahault était la prison française qui connaissait le plus fort taux d’occupation, avec une densité carcérale à près de 208%. D’une capacité de 480 places, ce site enferme 730 détenu.e.s. Certaines cellules pour quatre personnes comptent jusqu’à neuf couchages. Pour un budget de 56,2 millions d’euros, un projet d’extension a été voté visant à augmenter la capacité de 340 places et devrait être livré en 2023. Super !

Sinon un surveillant pénitentiaire de Baie-Mahault a été infecté par le covid-19, mais sorti d’affaire…

 

// MARTINIQUE //

En Martinique, les prisonnier.e.s demandent aussi à l’administration pénitentiaire de prendre des mesures de protection. Face à la pénurie pour les détenu.e.s et personnel.le.s, les agents du centre pénitentiaire de Ducos ont manifesté fin mars, à cause de « l’absence de moyens adaptés face au covid-19 » et à « l’insécurité sanitaire ambiante » en raison de la progression du coronavirus.

Le tribunal administratif de la Martinique a ordonné samedi 4 avril 2020 à l’administration pénitentiaire et la ministre de la Justice de fournir masques et gants, aux détenu.e.s et auxiliaires de vies du centre pénitentiaire de Ducos et de se doter de tests de dépistage au covid-19. On salue cette initiative même si ça ne suffit pas, de plus, il est précisé que « le caractère limité des stocks disponibles impose une priorisation de cette mise à disposition », on imagine donc qui aura en dernier les masques.

Prévue pour accueillir 490 détenu.e.s à sa livraison en 1996, le centre pénitentiaire de Ducos est aujourd’hui saturé, avec deux fois plus de détenu.e.s. Cette situation de suroccupation, limitant l’espace de vie individuel réservé à chaque détenu.e, engendre une forte promiscuité et une impossibilité de fait de respecter les règles de distanciation sociale, créant ainsi le terreau idéal pour une propagation rapide du covid-19 au sein de la population carcérale et du personnel pénitentiaire.

 

// NOUVELLE-CALÉDONIE //

En Nouvelle Calédonie, le virus est aussi arrivé sur l’île, avec 18 cas confirmés.

La prison de Nouméa, Camp-Est, situé sur une presqu’île aussi baptisée « L’île de l’oubli », établissement ouvert en 1927, dans un ancien bagne reconverti en taule, est extrêmement critiquée depuis des années. Taux d’occupation de plus de 121 %, promiscuité et insalubrité aiguës, absence de salle de sport et activités quasi inexistantes. La prison a déjà fait l’objet de plusieurs condamnations. Faute de reconstruction des bâtiments, des containers maritimes tiennent désormais lieu de cellule. Depuis, les deux tiers des détenu.e.s s’entassent dans des containers métalliques, divisés en cellules de 12 m2 : une solution provisoire qui dure. Deux cellules sur trois sont des containers.

Une cellule de la prison de Camp-Est à Nouméa. Ici, 6 personnes vivent dans moins de 10m²

 

Si pour l’heure aucun cas de covid n’a été déclaré officiellement dans la taule calédonienne, toutes les conditions sont réunies pour sa rapide propagation. Surtout qu’un.e calédonien.ne incarcéré.e perd instantanément sa couverture sociale habituelle. Iel dépend alors de l’Administration Pénitentiaire pour sa santé, ce qui crée une véritable rupture d’égalité entre les personnes détenues et les autres, en termes de moyens alloués, de secret médical, de reconnaissance.

Une nouvelle taule, de 120 places à Koné, dans la province Nord de Nouvelle-Calédonie, a été commandée et doit être livrée fin 2021. Voici la solution adoptée par les pouvoirs publics. Construire toujours plus de taules au lieu de repenser le système pénal. Désespérant.

 

Quelques mots de conclusion, les outre-mer pour lutter contre la pandémie, doivent impérativement se doter de plus de souveraineté et d’autonomie afin de ne pas dépendre totalement d’une france impérialiste qui les a colonisé puis délaissé. Ces territoires seront toujours les grands oubliés des politiques, dans lesquelles les populations locales sont exclues du débat public. Un constat, toujours le même, il est plus que jamais criant dans la crise sanitaire que nous traversons, d’abolir les prisons. En métropole et en outre-mer, la prison n’est pas un lieu pour les malades, ni pour toustes les autres. Il est impossible aujourd’hui dans les prisons françaises, de freiner la pandémie. La seule solution, est pour nous, la libération de toustes les prisonnier.e.s, avec la mise en place de mesures de protection pour les victimes. Les prisonnier.e.s ne sont pas en taule pour mourir !