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Communiqué des prisonniers de Seysse : « Rien n’a changé »

Le Genepi relaie le second communiqué des prisonniers de Seysses, écrit à la suite du premier communiqué reçu le 20 avril par le Syndicat PRP. Rien ne change, rien n’a changé.

Maison d’Arrêt de Seysses, le 12 mai 2018.

Dans notre précédent communiqué du 20 avril 2018, on dénonçait ce que tout le monde sait à la prison de Seysses : J., retrouvé mort au mitard le samedi 14 avril 2018, ne s’est pas pendu. Il a été battu à mort par l’équipe de surveillants responsables du quartier disciplinaire. Le même jour, un prisonnier a fait une tentative de suicide au SMPR (l’hôpital de la prison) et il est mort deux jours plus tard. Depuis, on en a appris plus sur lui en parlant entre nous. C’était un jeune marocain sans-papiers d’une vingtaine d’années qui ne posait pas de problèmes. Il avait acheté du cannabis à d’autres prisonniers et il leur devait de l’argent. C’est pour ça qu’il a été mis à l’amende dans la cour de promenade. Il a été emmené au SMPR pour être soigné. Il réclamait de voir un psychiatre, on lui a refusé, alors il s’est ouvert les veines. Des témoins l’ont très bien entendu crier qu’il venait de se couper. C’était un appel à l’aide, il était à bout, et on l’a laissé se vider de son sang. Il n’avait pas de famille en France donc tout le monde s’en foutait. Mais il ne voulait pas mourir, il était juste en détresse. C’est la prison qui est responsable, avec les surveillants et les infirmiers.

Depuis la mort de ces deux prisonniers, rien n’a changé à la maison d’arrêt. La direction a transféré ceux d’entre nous qu’elle jugeait responsables du mouvement qui a duré plusieurs jours (on a été jusqu’à 200 à refuser de remonter de promenade pour protester, on a fait une banderole, on criait « matons assassins » aux fenêtres) et les témoins directs du tabassage de J. qui a provoqué son décès ont subi des pressions. Mais l’équipe de matons qu’on appelle entre nous « l’escadron de la mort » est toujours là et tourne encore au mitard.

Ce matin, un autre prisonnier a tenté de se pendre à la maison d’arrêt côté condamnés. L’après-midi, il devait passer devant le prétoire. C’est le tribunal interne à la prison qui juge les prisonniers accusés d’avoir provoqué des incidents en détention. Le prétoire peut décider de mesures disciplinaires, et le plus souvent c’est un placement au mitard. Le prisonnier avait très peur d’y aller vu comment ça se passe là bas : des brimades, des insultes, des coups et parfois même la mort comme on le racontait dans notre premier communiqué. Alors il s’est passé la corde au cou au moment de la gamelle du matin. Heureusement, les infirmiers ont réussi à le réanimer, mais des témoins ont entendu le major qui disait devant le mec qui n’était même pas encore décroché :« il nous fait toujours le même cinéma, celui-là ». Pour eux, une tentative de suicide c’est du cinéma ! Le lendemain de la mort de J., on a entendu le même major qui menaçait un prisonnier qui tapait dans sa porte, en lui disant :« Le dernier qui a fait ça, il a fini dans un sac ! »

On est emprisonné par des gens qui sont inhumains. Comment peut-on supporter que ceux qui dirigent la détention se moquent de nos appels à l’aide, des tentatives de suicide et des morts dont ils sont responsables ? On a parfois l’impression d’être dans un cauchemar. Il y a des prisonniers ici qui sont juste en attente d’un jugement, qui ne sont même pas encore jugés coupables. Et il y en a d’autres qui ont été condamnés et qui acceptent de faire leur peine, mais on ne peut pas accepter d’être traités comme du bétail ! On a l’impression d’être rejugés chaque jour par les surveillants et les chefs. On le voit dans les regards, les paroles, les gestes… Ils nous déshumanisent, on est juste des numéros pour eux. Ils veulent nous faire comprendre qu’ils ont tout le pouvoir, qu’ils sont comme une mafia à l’intérieur. Ils peuvent tout se permettre, ils n’ont rien à craindre parce qu’ils sont toujours couverts. Ils dirigent tout par la peur. Un major peut même nous menacer de mort parce qu’on tape dans une porte pour réclamer quelque chose !

Tout ce qu’on demande, c’est d’être traités comme des êtres humains. De faire notre temps en prison sans craindre pour notre vie, sans subir en permanence les humiliations et les violences des surveillants. Ici, il n’y a aucun respect de la dignité, aucune déontologie, tout est fait contre les prisonniers. On dirait aussi qu’ils font tout pour que ça se passe mal entre nous, en mettant ensemble en cellule des gens qui n’ont rien à voir ou en enfermant des gens qui n’ont rien à faire en prison, qui devraient être soignés : des malades, des mecs qui ont des troubles psychiatriques parfois très graves. On craint pour notre santé, on craint même pour notre vie, alors qu’on devrait juste patienter avant notre sortie. L’État s’en fout, on est juste des numéros à gérer, et ça arrange bien les surveillants sadiques qui se passent les nerfs sur nous.

La situation est explosive ici, et c’est aussi en grande partie à cause de la juge d’application des peines (JAP) et le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) qui se charge des conditionnelles. Il y a très peu d’aménagements de peines, les remises de peine et les grâces sont trop peu accordées, on est de plus en plus à faire notre peine quasiment pleine. Il n’est pas rare que le procureur fasse tomber des vieux sursis peu de temps avant la sortie pour qu’on reste enfermés. A croire qu’ils veulent nous garder le plus longtemps possible, et rien n’est fait pour la réinsertion. La loi Taubira était censée « vider les prisons » en facilitant les conditionnelles et les peines alternatives, mais c’est comme si elle n’était pas arrivée jusque Seysses. On est tous sous pression, et rien ne nous encourage à montrer des signes de réinsertion, de travailler, de se tenir à carreaux, puisqu’on sait que rien n’est fait en échange pour nous laisser sortir.

Il faudrait qu’on nous explique comment J. a pu se pendre alors qu’il était à poil au mitard. Il n’était pas suicidaire, on le sait tous ici. Et il n’avait ni drap, ni couverture dans sa cellule. Pour éviter qu’il s’accroche, soi-disant, on lui a seulement laissé un pyjama en papier…. Leur version officielle ne tient pas debout.

Nous réclamons la vérité sur ce qui s’est passé pour J.

Nous réclamons que l’équipe de surveillants responsable de sa mort soit suspendue.

Nous dénonçons les transferts disciplinaires et les pressions exercés sur les témoins. Nous exigeons de ne pas être condamnés à des nouvelles peines chaque jour par ceux qui devraient juste nous surveiller et assurer notre intégrité physique et morale.

Nous exigeons de ne pas être enfermés avec des gens qui n’ont rien à faire en prison et qui peuvent menacer notre sécurité.

Nous exigeons d’être traités dignement, comme des êtres humains.

Nous nous associons à la peine des familles et sommes prêts à témoigner si elles nous le demandent.

Des prisonniers de la maison d’arrêt de Seysses.

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Communiqué des prisonniers de Seysses : « Encore un mort au mitard »


Suite à la mort de J., le 14 avril 2018 au quartier disciplinaire de la prison de Seysses le Syndicat PRP a reçu ce communiqué rédigé par un groupe de prisonniers.

À cette prise de parole collective, le Genepi Toulouse a répondu.

Maison d’Arrêt de Seysses, le 19 avril 2018.

J. avait 26 ans. Samedi dernier, il était au mitard, dans une »cellule disciplinaire » de la prison de Seysses. Il y est mort. Les médias relaient une version des faits, une seule : celle des matons, les »surveillants ». Mais nous, on y vit, dans cette prison. Et on n’est ni sourds, ni aveugles. On sait que sa mort a été provoquée par la violence des matons affectés au mitard. Non, J. ne s’est pas suicidé. Si plus d’une centaine de prisonniers ont refusé de remonter en cellule plusieurs jours de suite cette semaine, c’est parce que c’est tout ce qu’on peut faire pour protester, ici. J. est mort au mitard, et l’autopsie aurait conclu à un suicide. Mais on sait que ce n’est pas le cas, car il y a des témoins qui étaient présents dans les cellules environnantes lors de son passage à tabac, qui ont tout entendu, qui ont assisté à tout ça. C’est suite à un déferlement de coups que J. est mort samedi. Pensez-vous que nous serions 200 prisonniers à refuser de remonter en cellule et à déployer une banderole dans la cour de promenade si nous n’étions pas convaincus de leurs mensonges ?
Tous ceux qui sont passés par le quartier disciplinaire pourront témoigner des humiliations qu’ils y ont subi, des insultes racistes, des crachats à la figure, des ordres donnés comme si on était moins que des chiens… Là-bas, celui qui a le malheur de « la ramener » peut finir comme J. : pendu. Aucun droit n’est respecté dans ce mitard. Les promenades ont lieu au bon vouloir des surveillants, et en général il n’y en a pas. L’accès au douches nous y est refusé, et il peut se passer quinze jours sans qu’on puisse y aller. Pareil pour l’accès au feu, pour allumer une cigarette : c’est maximum trois fois par jour et ils usent de beaucoup de zèle, il faut presque les supplier. La peur y règne, et y aller est pour chacun d’entre nous, prisonniers, une vraie descente aux enfers.
Cet hiver, plusieurs prisonniers se sont retrouvés dans ce mitard sans matelas, sans couverture et sans vêtements, alors qu’il faisait moins cinq degrés. Juste parce qu’ils avaient tapé sur la grille de leur cellule pour réclamer à manger ou avoir du feu. Ils ont dû dormir par terre, nus, sur un coussin, et manger « la gamelle » dans des barquettes qui arrivaient ouvertes, apparemment déjà utilisées.

J. a été battu par cinq ou six surveillants, pendant plus d’une demi-heure. Puis il y a eu un grand silence, et les surveillants se sont mis à discuter entre eux, à estimer son poids et sa taille pour s’accorder sur une version des faits. Puis ça a été l’heure de la gamelle et, quand sa cellule a été rouverte, ils ont fait mine de le découvrir pendu. Alors le Samu est intervenu et a tenté de le réanimer, en vain. Le lendemain, ils ont libéré tout le monde du mitard et personne n’a été entendu, même pas le chef ni les gendarmes. Ça montre bien qu’ils ont des choses à cacher, qu’on ne vienne pas nous dire le contraire. Certains d’entre nous (sur)vivent dans cette prison de Seysses depuis plusieurs années, ou y font beaucoup d’allers-retours. Cette situation n’est pas nouvelle, et d’autres « morts suspectes » ont eu lieu ici ces dernières années. Nous avons vite compris que notre parole ne valait rien face à la leur, mais nous savons aussi que beaucoup dehors s’interrogent ou ont déjà compris leur petite mascarade. Qui tue.

C’est très difficile pour nous de donner des preuves de ce qu’on avance. Ici, nous sommes enfermés, et chaque information qui arrive dehors risque d’avoir de graves conséquences pour nous. Pourtant il faut que ça se sache, car nous sommes en danger de mort. Les surveillants jouent avec nos vies dans ce quartier disciplinaire. C’est plus que de l’humiliation ; ils nous terrorisent, et ce qui est arrivé à J. pourrait arriver à chacun d’entre nous.
Nous dénonçons aussi les pressions qui sont faites sur les prisonniers qui ont assisté aux faits. Les témoins malgré eux de ce qui s’est passé samedi dernier subissent des pressions psychologiques et sont très clairement menacés de transfert. Tout semble mis en place pour les pousser à bout. Ainsi, cinq d’entre nous ont déjà été transférés suite au blocage de la promenade et sont désormais à Lille, Bordeaux, Sedequin… Considérés comme « meneurs », on ne les a même pas laissé embarquer leurs affaires personnelles. C’est comme ça que la prison est tenue maintenant, en nous menaçant d’un « transfert disciplinaire » qui nous éloignerait encore plus de familles et de nos proches.
Nous exigeons que la direction de la Maison d’Arrêt remplace immédiatement cette équipe de surveillants, il est évident que c’est la première chose à faire. La petite équipe sadique de matons du mitard, nous, prisonniers, la surnommons « l’escadron de la mort ».
Ici, on est spectateurs du désespoir humain, et on sait tous que J. pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Il a été battu à mort parce qu’il tapait dans une porte : il n’en pouvait plus d’attendre, coincé dans la « salle d’attente » de la prison, sans fenêtre. Il voulait juste regagner sa cellule. Ils sont venus et l’ont plié.

On ne soigne pas le mal par le pire. Nous voulons que tout cela cesse.
Que celui qui est condamné à aller au mitard puisse au moins conserver sa dignité et que ses droits fondamentaux soient respectés.
Nous voulons que la vérité soit faite sur la mort de J. et qu’une telle horreur ne puisse plus se reproduire, ni ici, ni ailleurs.
Nous nous associons à la douleur de la famille et sommes prêts à témoigner si elle le
désire.

Des prisonniers de la M.A. de Seysses

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La sortie de « Après l’ombre » de Stéphane Mercurio

Le Genepi est fier d’apporter son entier soutien au nouveau film de la talentueuse et engagée Stéphane Mercurio, réalisatrice de À côté (2008), À l’ombre de la République (2011), Une si longue peine (2017).

Le long-métrage documentaire Après l’ombre sortira en salle le 28 mars 2018.

Synopsis

Une longue peine, comment ça se raconte ? C’est étrange ce mot qui signifie punition et chagrin en même temps. Ainsi s’exprime Didier Ruiz lorsqu’il entreprend la mise en scène de son dernier spectacle monté avec d’anciens détenus de longue peine. Dans le temps suspendu des répétitions on voit se transformer tous ces hommes – le metteur en scène y compris. Le film raconte la prison, la façon dont elle grave dans les chairs des marques indélébiles et invisibles. Il saisit le travail rigoureux d’un metteur en scène avec ces comédiens « extraordinaires ».Et surtout il raconte un voyage, celui qui va permettre à cette parole inconcevable de jaillir de l’ombre pour traverser les murs.

« Pour le Genepi, le film Après l’ombre représente une œuvre d’art utile à l’Information et à la Sensibilisation du Public (ISP), l’un de nos trois piliers associatifs. Le film doit être vu et doit circuler, parce qu’il va à l’encontre des stéréotypes puissants qui entourent encore le monde carcéral (la prison-vacances), légitimés par l’égale puissance des réseaux sociaux, où il est permis de tout écrire, de tout exprimer, sans fondement. Sur la scène de théâtre, c’est un collectif, et des individu.e.s, qui parlent. Alain, André, Annette, Eric, Louis. On entend alors le sens de la vérité sur la prison, c’est-à-dire le non-sens de la (longue) peine. Après l’ombre s’inscrit dans la lutte. L’image et le mot sont politiques : une remise en cause absolue du tout-carcéral, d’une vie de prison, rongée par l’administration, la cellule, l’ennui et la colère, la frustration du parloir, la douleur. La violence de chaque instant, pris dans la machine judiciaire-carcérale.Une peine de mort sociale, comme nous l’appelons au Genepi. On ne sort pas d’une longue peine de prison comme l’on sort d’une longue nuit de cauchemars : on n’en sort pas, ou pas vraiment. La prison, si elle n’est pas prête de disparaître – étant donné le tournant sécuritaire que nous connaissons aujourd’hui en France -, doit au moins être vue, entendue, rendue réelle, telle qu’elle existe et prive des êtres de leur être. C’est pour cela que le Genepi soutient la sortie en salles du film Après l’ombre. »

Retrouvez plus d’informations, les dates des avant-premières et la bande-annonce sur le site consacré au film.

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« L’État enferme, la prison assassine »

Le Genepi est une association de décloisonnement carcéral entre ses militant·e·s, les prisonnier·e·s et la société civile. Ce dimanche 18 février, nous avons organisé une journée d’action dans les rues de Paris. En effet, tandis que les murs des prisons sont toujours plus hauts et que les centres pénitentiaires s’éloignent des centres villes et du regard, il est urgent de mettre l’enfermement au centre de l’espace public.

Par nos actions, nous souhaitons réaffirmer que la prison et l’enfermement sont la conséquence de choix politiques qui, contrairement à ce qu’on nous laisse penser, ne sont pas inéluctables. L’enfermement ne doit pas rester un impensé du militantisme alors que la population pénale augmente d’années en années. Le taux d’occupation des prisons françaises atteint 115 % et 1 528 personnes incarcérées dorment sur un matelas à même le sol au 1er janvier 2018 (chiffres de l’Administration pénitentiaire).

L’État enferme…

Pourtant, nous réaffirmons que la construction de prisons n’est pas la solution. Alors que le nombre de délits et crimes n’a pas augmenté, l’État enferme toujours plus et plus longtemps. La durée des peines a doublé en 30 ans et depuis 1990, le nombre de personnes incarcérées a augmenté de 50 %, passant de 45 000 à près de 69 000. Les politiques sécuritaires restreignent nos libertés et mènent à une incarcération abusive : à titre d’exemple, l’attroupement dans un hall d’immeuble est passible d’une peine d’emprisonnement.

Par ailleurs, la prison n’est pas un espace neutre ; on y retrouve en majorité des personnes précarisées, issues de quartiers populaires, qui subissent des discriminations d’un bout à l’autre de la chaine pénale : racisme, islamophobie et classisme.

…la prison assassine

En prison, les populations les plus fragiles sont délaissées : analphabétisme, non prise en charge des pathologies mentales et insalubrité sont la règle. On compte un décès tous les deux jours en détention et on s’y suicide 7 fois plus qu’à l’extérieur, 50 fois plus en quartier disciplinaire. Par la phrase « la prison assassine », nous entendons aussi qu’elle a pour mission de briser les individus, leur corps et leur esprit. Même quand on ne meurt pas de son incarcération, on en reste marqué·e à vie. Les séquelles psychologiques ne sont pas prises en compte tout comme le nombre de personnes qui se suicident après leur sortie de détention.

La prison n’est pas une évidence mais elle est le miroir grossissant d’une réalité sociale, économique et politique elle-même révoltante. Aujourd’hui, nous étions sur le Pont des Arts, au Jardin du Luxembourg, au Jardin des Plantes et sur la Place de la Bastille. Demain, nous continuerons à aller dans la rue et à interpeller les passant.e.s ; nous continuerons à aller dans les collèges et lycées afin de déconstruire dès le plus jeune âge les fantasmes carcéraux ; nous continuerons à former politiquement plusieurs centaines de bénévoles chaque année ; nous continuerons à parler, à débattre, à s’époumoner parfois ; nous continuerons toutes ces actions, minimes mais essentielles. Nous continuerons à lutter !

18/02/2018

Plus de texte et d’images ici sur le site de Fumigène.

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« Parlementaires, après vos visites de prison, observez l’ensemble du parcours pénal ! »

Mesdames, Messieurs les députés, membres de la Commission des lois,

En novembre dernier, vous avez décidé de faire valoir votre droit de visite dans les établissements pénitentiaires et d’engager une réflexion, bienvenue, sur l’état des prisons françaises. Parmi les préoccupations que vous avez soulevées à l’issue de ces visites, la surpopulation carcérale a particulièrement retenu votre attention. Endémique depuis des dizaines d’années, ce phénomène a atteint depuis 2016 des niveaux record avec un taux d’occupation moyen de 139 % en maison d’arrêt, frôlant ou dépassant les 200 % dans nombre d’entre elles. Au point qu’aujourd’hui, de nombreuses personnes détenues sont contraintes de vivre à plusieurs dans des cellules de 9m2 et que 1 500 dorment sur des matelas posés à même le sol.

Par ce courrier, nous souhaitons accompagner votre réflexion en questionnant les causes de cette situation et en envisageant des solutions autres que l’incarcération. Nous vous invitons pour cela à inscrire votre visite en prison dans un parcours pénal qui vous mènerait du tribunal aux structures d’accueil en milieu ouvert en passant par les services d’insertion et de probation.

Le recours croissant à l’incarcération

En trente ans, la France a connu une augmentation de 40 % de sa population carcérale. Ces chiffres ne traduisent pas pour autant une augmentation de la délinquance. Comme le rappelait l’ancien Contrôleur général des lieux de privation de liberté, Jean-Marie Delarue, « il faut se défaire réso­lument de l’idée commune selon laquelle les effectifs de personnes emprisonnées sont liés à l’état de délinquance du pays ». L’augmentation du recours à l’incarcération s’explique davantage par la pratique des juges et des choix de politique pénale ayant entraîné la création de nouveaux délits, l’allongement des peines, l’augmentation de la détention provisoire… Le développement des pro­cédures de jugement rapide fait également partie de ces facteurs. Pensée comme une procédure d’urgence et d’exception, la comparution immédiate a ainsi vu, au fil du temps, son périmètre s’élargir au point que la quasi-totalité des délits peuvent aujourd’hui y être jugés. Elle entraîne un taux d’emprisonnement ferme de 70 %, soit huit fois plus qu’une audience classique.

Des alternatives à l’emprisonnement qui peinent à s’imposer

Selon la loi, l’emprisonnement devrait être considéré comme une exception. Ainsi, à tous les stades de la procédure pénale, le juge doit, en principe, pouvoir choisir une mesure permettant d’éviter l’incarcération, la priorité devant aller aux sanctions alternatives. A défaut, la loi incite à l’aména­gement de la peine d’emprisonnement ferme, une modalité d’exécution perçue à tort comme une inexécution de la peine. Mais ces sanctions en milieu ouvert, méconnues et souvent perçues par l’opinion comme insuffisamment « punitives », peinent à s’imposer dans le débat public. Surtout, elles peinent à s’imposer comme de véritables alternatives à l’emprisonnement dans la pratique des magistrats, la prison restant pour tous la peine de référence. Pourtant, de nombreuses études montrent que la récidive est moindre après des sanctions non carcérales, qui permettent un suivi centré sur les problématiques de la personne et un accompagnement dans ses projets d’insertion.

Les personnes condamnées en milieu ouvert sont placées sous le contrôle des juges de l’application des peines (JAP) et suivies par des conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP), qui veillent au respect des interdictions et obligations auxquelles elles sont soumises et les accompagnent dans leur parcours d’insertion. Selon les mesures, elles peuvent également être accueillies et suivies par des associations agréées. Aujourd’hui cependant, les moyens manquent gravement : les services de l’application des peines sont surchargés et structurellement touchés par des vacances de postes. De nombreux CPIP prennent en charge plus de 100 personnes, parfois jusqu’à 130, quand il faudrait qu’ils n’en suivent pas plus de 40 pour une réponse personnalisée – comme l’a d’ailleurs préconisé Emmanuel Macron dans son programme présidentiel. De même, les structures associatives souffrent d’un manque chronique de moyens financiers et humains et certaines sont contraintes de fermer leurs portes.

Dépasser la prison : observer l’amont et l’aval

Pour toutes ces raisons, il nous semble essentiel d’ouvrir votre champ d’étude sur l’amont et l’aval de la prison. Qui sont les personnes condamnées à des peines d’emprisonnement ? Dans quelles conditions sont-elles jugées ? Quelle est la palette des outils alternatifs à la disposition du juge aux différents stades du parcours pénal ? Quels sont les éventuels freins au déploiement de ces outils ?

Pour tenter de répondre à ces questions, nos organisations vous invitent à observer une audience de comparution immédiate. Elles vous invitent également à découvrir les alternatives à la prison, avant, pendant et après le jugement et à rencontrer les professionnels en charge du suivi de ces peines et mesures effectuées en milieu ouvert. Pour faciliter ces visites, nos organisations ont identifié des interlocuteurs et structures susceptibles de vous accueillir et de vous accompagner dans vos circonscriptions respectives.

Nous tenons ces informations à votre disposition et vous invitons à nous contacter aux coordonnées suivantes : collectif.justice.prison@gmail.com / 06 41 46 14 65.

Télécharger la note d’accompagnement présentant la procédure de comparution immédiate, les peines et mesures alternatives à l’emprisonnement, les services pénitentiaires d’insertion et de probation et un zoom sur le contrôle judiciaire socio-éducatif et le placement à l’extérieur.

Voir l’infographie Le parcours pénal en chiffres.

Signataires : Sylvain Gauché, président de l’association des avocats pour la défense des droits des détenus, Jean-Étienne de Linares, délégué général de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, Christian Saint-Palais, président de l’Association des avocats pénalistes, Aurélien Beaucamp, président de Aides, Cécile Dangles, première vice-présidente adjointe de l’Association nationale des juges de l’application des peines, Paul Marconot, président de l’Association nationale des visiteurs de prisons, Benoît David, président de Ban public, Gilles Petit-Gats, directeur général du Centre d’action sociale protestant-Association réflexion action prison justice, Sarah Silva-Descas, secrétaire nationale de la CGT Insertion-Probation, Sylvain Lhuissier, délégué général de Chantiers-Passerelles/Forum du TIG, Jean-Claude Mas, secrétaire général de la Cimade, Thierry Lebéhot, président de Citoyens et justice, Annick Berthelot, présidente du Courrier de Bovet, Jean-Christophe Combe, directeur général de la Croix-Rouge, Marc Tourtelier, responsable Solidarité de David & Jonathan, Thierry Kühn, président d’Emmaüs France, Alexis Saurin, président de la Fédération des associations réflexion action prison justice, Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité, Naomi Chaussat, présidente du Genepi, Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’homme, Alexandre Duval-Stalla, président de Lire pour en sortir, Delphine Boesel, présidente de la section française de l’Observatoire international des prisons, Bernard Bolze, directeur de Prison insider, Laurence Roques, présidente du Syndicat des avocats de France, Véronique Fayet, présidente du Secours catholique, Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature.

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