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Passe-Murailles #75

Ecrivez dans le Passe-Murailles, la revue du Genepi !
Appel à contributions pour le Passe-Murailles #75
(novembre/décembre 2018)
« La prison dans la prison »
Tu es invité.e à participer à l’écriture de la revue du Genepi, le Passe-Murailles. Que tu sois bénévole de l’association ou non, tout juste arrivé.e au Genepi ou vieux.vieille de la vieille.vieux… Un seul mot d’ordre : que tu te sentes concerné.e par le sujet du dossier en particulier ou par le milieu prison-justice en général. Mais, attention, chez nous, pas de « savoir » prérequis pour participer ; l’envie d’apprendre en écrivant est aussi belle !
Vous trouverez ici une liste de contributions qui cherchent preneurs.euses pour le prochain numéro. Les contributions seront à rendre pour le 5 novembre au plus tard. Ce numéro #75 sera diffusé gratuitement aux bénévoles du Genepi (et à l’ensemble des contributeurs.trices !) lors de la Journée Prison Justice (JPJ) du 8 décembre prochain.
Faites signe à Claire, la rédac’ chef de la revue (vous pouvez la trouver ici : publication@genepi.fr) si une contribution en particulier retient votre attention ! Elle vous accompagnera tout au long de vos questionnements préalables, recherches, élaborations de plan, rédactions, corrections… Et comptez aussi sur elle pour vous rappeler le tic-tac de la dead-line et pour vous cadrer un peu en termes de nombre de signes !
{Afin de ne pas imposer une domination par le langage dont on essaie de se débarrasser, sachez, futur.e.s contributeurs.trices, que vous pouvez préciser, à l’envoi de votre contribution, si vous désirez que vos « fautes d’orthographe » soient corrigées ou non avant la publication. Nous rappelons aussi ici que nous serons contraints, pour des raisons que vous comprendrez, nous l’espérons, de censurer les attaques ad hominem et tout ce qui pourrait passer pour des propos discriminatoires.}
Notez bien qu’il n’est question ici que de suggestions ; sentez-vous libres de proposer des articles qui ne figurent pas ici, que ce soit dans la rubrique Actualités, le Dossier, la rubrique Culture, la rubrique Association ou encore celle des Prisons d’ailleurs. Et des dessins d’illustration ou des photographies qui manquent cruellement à la revue ! Vous dessinez, vous photographiez, vous collez, vous découpez ? On est intéressés !
A noter, la rubrique « Les Voix captives », a pour but d’ouvrir nos pages aux personnes enfermées qui souhaiteraient s’exprimer. N’hésitez pas à en faire part aux personnes enfermées que vous rencontrez : elles peuvent nous envoyer leurs textes par courrier. Mais aussi une rubrique « Coup de poing », pour que vous puissiez nous dire ce qui vous plaît, ou pas, dans la revue, l’association, etc. Et enfin, une rubrique « Paye ta taule », compilation de choses vues ou entendues derrière les murs.
Enfin, sachez que ce serait très chouette si vous pouviez accompagner vos articles d’une image ou illustration, trouvée sur le net – de préférence libre de droits !

Dossier : « La prison dans la prison »

Ce numéro vient de la volonté de construire un argumentaire abolitionniste à travers un discours réformiste.
*Quartier disciplinaire/mitard : la clé de voûte de l’édifice disciplinaire
[Un peu d’histoire : les quartiers de haute sécurité (QHS) et leur abolition en 1981]
La sanction la plus utilisée en prison.
A quoi ça ressemble ? Une cellule sale de 2 mètres sur 3, avec un lit en béton, une table en béton, des toilettes à la turque… Glacial en hiver, étouffant en été. Quel est le rôle du mitard dans la prison ? Une menace indispensable à l’administration pénitentiaire ? Pour quelles raisons (différents types de « fautes disciplinaires ») et pour combien de temps peut-on être envoyé au mitard ?
« Le lieu où l’on casse par la violence sadique la moindre contestation des règlements. » (et la moindre initiative) (L’Envolée, édito du numéro 48, juin 2018)
Il faut abolir le mitard car c’est la figure de la répression en prison, car l’existence même de la prison repose sur celle du mitard. Pour l’administration pénitentiaire, « si on nous enlève ça, on n’a plus rien pour faire entendre raison ».
[10 000 signes]
*Quartier d’isolement
Un isolement soi-disant volontaire, « mesure de précaution ou de sécurité », pour protéger ; un isolement qui peut durer des années.
Mais l’isolement est parfois imposé, notamment pour sanctionner un manquement au règlement. Il s’agit donc parfois d’une sanction déguisée, lorsque l’absence de preuve empêche une procédure disciplinaire, ou alors pour prolonger une punition arrivée à son terme.
Plusieurs sortes d’isolés vivent dans ces quartiers réservés : ceux qui demandent à y être placés, craignant le contact avec les autres, en raison des faits qu’ils ont commis (personnes condamnées pour affaires de mœurs, policiers ou surveillants, détenus célèbres) ; ceux pour qui le juge d’instruction ordonne l’isolement afin d’empêcher des communications ou des voisinages dans des affaires en cours ; ceux qui « bénéficient » d’un statut spécial : les « détenus particulièrement surveillés » (DPS).
Le régime subi est plus dur qu’en détention normale (privation d’occupation, encadrement plus strict, interdiction d’avoir des contacts avec d’autres détenus). Les détenus sont seuls en promenade à des horaires variables pour prévenir tout risque d’évasion. Ils sont fouillés plus souvent et plus minutieusement.
Cf l’arrêt Remli du 30 juillet 2003 qui introduit des voies de recours contre les procédures d’isolement injustifiées.
[Un encadré sur la cellule d’isolement en Centre de rétention administrative – CRA]
[10 000 signes]
*La « torture blanche »
Le suicide comme ultime pied de nez à l’administration pénitentiaire. « Il n’y a pas de mort volontaire au mitard. » (L’Envolée, édito du numéro 48, juin 2018)
L’endroit de la détention où les surveillants font régner la terreur. Un « escadron de la mort » aurait passé à tabac et tué J. dans le mitard de la prison de Seysses, en avril dernier. Les autres personnes détenues dans cette prison font état « d’humiliations, d’insultes racistes, de crachats… ».
Problèmes psychologiques (privation d’interactions avec les humains) et physiques irréversibles développés en situation de confinement solitaire prolongé – plus de 15 jours en quartier disciplinaire ou en quartier d’isolement.
Privation de stimuli physiologique : déplacements minimums dans des espaces réduits, ne pas parler pendant longtemps = plus de voix, ne plus entendre à cause de l’isolement = surdité, luminosité insuffisante = perte de la vue. Perte des sens, mais aussi aménorrhée chez les femmes, perte de cheveux, de dents… Citons encore : très forte anxiété, crise de panique, de dépression, d’hallucinations sonore et visuelle, de confusion et de vertiges…
+ Entretien avec un médecin (ce sont eux qui établissent des certificats quand ils établissent que les personnes ne sont pas aptes à rester à l’isolement)
[10 000 signes]
*Les fouilles à nu, une pratique humiliante et hors-la-loi
[7 500 signes]
*Les peines nosocomiales, ou comment fabrique-t-on l’ « Homo incarceratus » ?
Quand, entrée en prison pour effectuer une courte peine, une personne détenue y reste des années, cumulant des peines pour outrage, menace ou violence à l’encontre des surveillants, prise d’otages…
Procès des mutins de Poitiers
[7 500 signes]
*Le règne de l’arbitraire
Les heurts en détention sont contenus grâce à l’accord de privilèges (douches supplémentaires, rapports sexuels au parloir, accorder un bon poste de travail, cannabis…), dont les suppressions arbitraires (qui tiennent souvent au rapport entre détenu et surveillant) sont vécues comme des sanctions injustes – le fait de punir, subitement, un comportement qui était jusqu’à présent toléré.
Pour faire taire les « meneurs » les plus déterminés (éviter à tout prix la diffusion d’un esprit contestataire !) ou les témoins des exactions commises par le personnel, de multiples représailles : surveillance accrue à l’œilleton, suppression de parloir, cantines refusées, fouilles administratives, intervention brutale et régulière des ERIS, suppressions de remise de peine, transferts disciplinaires (« tourisme pénitentiaire »), rétention ou divulgation de courrier, « oubli » des détenu.es dans des salles… Des détails qui prennent des proportions énormes quand on est enfermé et qui participent à l’entreprise de déstabilisation de la personne détenue.
Pas difficile d’écraser la parole de ceux qui sont déjà des « muets sociaux » : de l’impossibilité de parler et de témoigner, a fortiori contre des surveillants, en prison : « C’est très difficile pour nous de donner des preuves de ce qu’on avance. Chaque information qui arrive dehors risque d’avoir de graves conséquences pour nous. » (Communiqué de prisonniers enfermés à la prison de Seysses, 19 avril 2018)
Ces moyens de pression ont pour but de désolidariser les prisonniers.
[10 000 signes]
*Une zone de non-droit
Le règlement intérieur de chaque prison est rarement disponible, toujours en instance de réécriture, notamment par le jeu des directives qui obligent à des modifications mais aussi de manière volontaire. Depuis 1996, différents degrés de faute sont définis pour toutes les prisons alors qu’avant, tout était à la discrétion du directeur. Le détenu a maintenant quelques possibilités de recours et il bénéficie d’un avocat depuis le 12 avril 2000. Une évolution dont se félicite l’administration mais, en réalité, elle a dû s’y plier à la suite de la plainte d’un détenu (arrêt Marie du Conseil d’Etat, en 1995).
De la difficulté de dénoncer les abus : impossibilité de recours
« Que l’on ne vienne pas me raconter qu’il y a des recours possibles ou d’autres moyens d’en sortir, seule la pénitentiaire décide, le reste n’est que littérature. » Laurent Jacqua Pas de procès pour les sanctions disciplinaires, donc pas les mêmes garanties (droit au recours, droit de la défense…). Aucune visibilité, ineffectivité des recours : quand on prend du mitard (QD) en commission de discipline, les recours pour faire supprimer la sanction ne sont pas suspensifs et ne servent à rien.
[10 000 signes]
*L’impunité des gardiens
Les détenus sont sans défense face aux agressions de surveillants (qui aident parfois certains détenus à organiser des expéditions punitives contre d’autres), qui ne sont jamais ou presque condamnés.
Opacité et omerta. Une profession assermentée qui se serre les coudes.
Syndicats qui portent plainte pour diffamation (avec dommages et intérêts à la clé)
[7 500 signes]
*Tout passe par l’écrit : une double peine pour les étrangers et les analphabètes
Impossibilité, par exemple, d’avoir accès au règlement intérieur, jamais – ou très rarement – traduit.
[5 000 signes]
*Les familles sont démunies
Collectif pour Lucas
Personne ne va jamais questionner les prisonniers et leur famille à la sortie de la prison : leur prise de parole n’est pas prise au sérieux, par les médias non plus qui préfèrent tendre leurs micros aux surveillants syndicalistes.
[7 500 signes]
*Les barreaux dans la tête : la détention classique devient la punition (et la récompense le quartier ouvert, module respect, etc.). Intériorisation de la contrainte (Centre de semi-liberté, il faut rentrer le soir s’enfermer de son plein gré, bracelet électronique…)
[5 000 signes]
*Résistances
Quelles formes de résistance (individuelle, collective) ? Du refus de plateau, ou de remonter de promenade, à la mutinerie.
La résistance à la dépersonnalisation induite par la prison est cataloguée comme dangereuse et combattue sévèrement, alors qu’elle est un gage de réinsertion. Ce sont les détenus qui résistent, parce qu’ils préservent leur individualité, qui ont les meilleures chances de réinsertion. Comment accepter les règles de la société quand on vient de vivre dans un monde où les règles jouent surtout un rôle de vernis et qui peuvent être constamment violées lorsque le calme en détention en dépend ? Lorsqu’on observe que la culture de soumission doit primer sur l’intégrité morale et physique des personnes, on ne peut que remettre en cause la culture de soumission exigée à l’extérieur.
Ce qui illustre le mieux l’absurdité de la prison, c’est d’observer la désobéissance contre la norme carcérale : elle permet au détenu de conserver son intégrité morale, d’échapper à la folie. « Désobéir, c’est la meilleure marque de bonne santé mentale […] Ils ont encore les ressorts humains nécessaires à réussir une réinsertion. »
[7 500 signes]
Voix captives / Cette rubrique a pour but d’ouvrir nos pages aux personnes enfermées qui souhaiteraient s’exprimer. N’hésitez pas à en faire part aux personnes enfermées que vous rencontrez : elles peuvent nous envoyer leurs textes par courrier.
Culture
Différents ouvrages nous sont parvenus ! Nous pouvons vous les envoyer afin que vous en fassiez une chronique pour la rubrique culturelle de la revue.
[5000 signes max. : env. 2 pages]
*Prison House, de John King, Editions Au Diable Vauvert, avril 2018, 370 pages. [Jimmy Ramone erre à travers l’Europe quand il est jeté dans la prison des Sept Tours. Solitaire un peu vagabond, il n’a rien d’un criminel endurci. Ne comprenant ni la langue ni les habitudes des détenus, il ne peut échapper à ce cauchemar et à l’horreur environnante qu’en se réfugiant en lui-même. A mesure qu’il s’enfonce dans ses pensées, elles prennent un caractère plus étrange. Ses compagnons mettent sa santé mentale à rude épreuve : Papa, l’homme silencieux avec une aiguille à tricoter, toujours en pyjama, The Butcher, le meurtrier enjoué, et Dumb Dumb, le sourd-muet qui fait des constructions en allumettes… Le crime de Jimmy n’est pas dévoilé immédiatement et King nous promène d’un stade à l’autre de sa peine, jusqu’à dévoiler le secret de son enfance qui a déstabilisé toute son existence. Un roman réaliste et noir magistral, qui met en parallèle enfermement mental et enfermement carcéral.]
*Usages de la culture et population pénale, sous la direction de Delphine Saurier, Editions l’Harmattan, mai 2018, 160 pages. [Une compréhension élitiste de l’art et de la culture s’accommode mal du voisinage de la délinquance et du crime. Pourtant, depuis plusieurs décennies, des projets artistiques et culturels sont déployés en direction de la population pénale. Les pouvoirs publics nourrissent toute une série de réflexions à la fois sur la place de l’art et de la culture dans la société, et sur le sens de la peine et le rôle de certaines institutions pénales, telles que la prison.]
*Un havre de paix, de Stanislas Petrosky, French Pulp Editions, 16 mai 2018, 160 pages. {Avec l’Embaumeur dans les parages, la cité Océane n’est plus un Havre de paix… Quand l’Embaumeur va pour récupérer un corps dans le centre pénitentiaire du Havre, et que le suicidé lui paraît suspect, il ne peut s’empêcher de mettre son nez partout, de remuer la fange à ses risques et périls. Surtout si le taulard décédé est un flic infiltré, un policier incarcéré pour faire tomber un monstre… Qui a tué William PETIT, comment, alors qu’il était seul dans sa cellule, et pourquoi ? Entre une affaire de corruption dans la prison, un caïd qui tente de se faire passer pour une oie blanche, c’est une nouvelle aventure plus que mouvementée pour l’Embaumeur qui a mis le doigt dans un drôle d’engrenage.}
*« Le patrimoine de l’enfermement », Revue Monumental, Editions du patrimoine, 5 juillet 2018, 127 pages. [Ce numéro de Monumental propose d’aborder différents sujets induits par la demande croissante de patrimonialisation des architectures liées à l’enfermement : approche historique, architecturale, urbaine, mais aussi philosophique des prisons. Ce numéro thématique aborde différents sujets induits par la demande croissante de patrimonialisation des architectures liées à l’enfermement. Ces prisons, situées la plupart du temps à des emplacements stratégiques en centre-ville, sont de plus en plus souvent abandonnées au profit de sites « extra muros » ; leur démolition comme leur reconversion pose de multiples questions sur les plans foncier, urbain ou architectural, mais aussi social et symbolique. Sont également traités les cas spécifiques que posent les camps de transportation ou de déportation en outre-mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie), ainsi que la mémoire des lieux de transit ou d’enfermement du XXe siècle et plus spécifiquement la question de la conservation des traces matérielles (objets, décors…).]
*En attendant notre liberté, de Céline F. Hell, 18 juillet 2018, 110 pages. {Qui sait comment il réagirait, en entrant dans une prison ? Découvrez la vie d’une femme de détenu, la vie intérieure de la prison, les vices et les souffrances d’un monde caché. Elle n’aurait jamais dû tomber dans ce monde-là … Son amour sera le plus fort !}
*Le Mars Club, de Rachel Kushner, Editions Stock, 22 août 2018, 480 pages. [Romy Hall, 29 ans, vient d’être transférée à la prison pour femmes de Stanville, en Californie. Cette ancienne stripteaseuse doit y purger deux peines consécutives de réclusion à perpétuité, plus six ans, pour avoir tué l’homme qui la harcelait. Dans son malheur, elle se raccroche à une certitude : son fils de 7 ans, Jackson, est en sécurité avec sa mère. Jusqu’au jour où l’administration pénitentiaire lui remet un courrier qui fait tout basculer. Oscillant entre le quotidien de ces détenues, redoutables et attachantes, et la jeunesse de Romy dans le San Francisco de années 1980, Le Mars Club dresse le portrait féroce d’une société en marge de l’Amérique contemporaine.]
*La légitime défense. Homicides sécuritaires, crimes racistes et violences policières, de Vanessa Codaccioni, Editions CNRS, 30 août 2018, 250 pages. [La légitime défense est au cœur de l’actualité politique et judiciaire : multiplication du nombre de femmes battues qui tirent sur leur mari ou leur compagnon violent, mobilisations pour soutenir des commerçants qui ont tué des voleurs, et, plus récemment, facilitation de l’usage des armes par la police dans le cadre du renforcement de la lutte antiterroriste. Si la légitime défense fascine et fait débat – est-elle un permis de tuer ou l’arme du faible ? –, elle a aussi ses partisans radicaux : des militants pro-armes réclamant un « droit de tirer » et un « droit de tuer » ceux qui représenteraient un danger pour eux-mêmes et pour la société.
Parallèlement à l’étude de leurs mobilisations, Vanessa Codaccioni se penche sur les grandes affaires de légitime défense depuis la fin des années soixante-dix. Elle montre qu’il s’agit le plus souvent d’homicides sécuritaires, de crimes racistes ou de violences policières, et analyse la manière dont leurs auteurs tentent d’échapper à la justice, notamment par un renversement des figures du coupable et de la victime. Par l’étude socio-historique des homicides » défensifs » et des usages sécuritaires des armes, ce livre explore la manière la plus radicale de se faire justice. Il interroge plus généralement les liens entre politiques du « faire mourir », pouvoir de mort et atteintes au droit à la vie dans les régimes démocratiques.]
*L’amour m’a sauvé du naufrage, Michel Vaujour, Editions XO, 27 septembre 2018, 533 pages. [C’est l’histoire d’un enfant très tôt abandonné. Puis d’un adolescent marqué à vie par le sentiment d’injustice. À l’âge de 19 ans, Michel Vaujour « emprunte » une voiture pour aller danser. Il est arrêté et condamné à deux ans et demi de prison. Verdict vécu comme une terrible injustice.
Michel Vaujour entre alors en guerre contre la société. Il s’évade une première fois et bascule dans le banditisme. Braquages, cavales. Repris, il prépare aussitôt une nouvelle évasion. En 1986, du toit de la prison de la Santé, il s’agrippe à un hélicoptère et disparaît dans le ciel de Paris.
Quatre mois plus tard, lors d’un braquage qui tourne mal, il prend une balle en pleine tête. Sa survie tient du miracle. Devenu la terreur des directeurs de prison, il retourne en quartier de haute sécurité (QHS) : l’isolement absolu, dans une cellule en béton sans lumière du jour.
Enfermé dans le silence, il se réfugie dans la pratique du yoga. Mais une étudiante en droit, bénévole au Genepi, Jamila, vient bouleverser son existence. Elle lui écrit tous les jours. Ils décident de tenter une nouvelle évasion pour vivre ensemble au bout du monde. L’opération échoue. Jamila est condamnée à sept ans de prison. À sa sortie, elle le convainc de tirer un trait sur cette logique de samouraï.
Pour la première fois, Michel Vaujour accepte de lâcher prise et de faire confiance. Détenu exemplaire, il sort enfin par la grande porte. Il a 52 ans.
Aujourd’hui, après vingt-sept années de prison, dont dix-sept en QHS, Michel Vaujour respire la vie auprès de celle qui est devenue sa femme et décide d’écrire lui-même son histoire. Un livre d’une puissance rare, sur le sens de la vie, le prix de la liberté et la force des sentiments.]
*Symphonie carcérale (Petites et grandes histoires des concerts en prison), de Bouqé et Romain Dutter, Editions Steinkis, 28 septembre 2018, 176 pages. [Romain est derrière les barreaux depuis plus de dix ans… mais rentre chez lui tous les soirs. Coordinateur culturel au sein du Centre Pénitentiaire de Fresnes, l’un des plus grands et des plus connus du pays, il raconte, dans ce témoignage plein d’humour et sans concession, son combat quotidien pour permettre aux personnes incarcérées d’avoir accès à la culture. Et notamment à des concerts. De son expérience dans une prison du Honduras, parmi des membres du gang de la Mara Salvatrucha, à celle qu’il poursuit désormais à Fresnes ; de la performance mémorable de Johnny Cash à Folsom en 1968 aux concerts qu’il organise aujourd’hui en détention, suivez-le dans un univers méconnu en compagnie des artistes qui contribuent à faire résonner cette Symphonie carcérale et offrent des perspectives d’évasion… musicale, bien entendu !]
*De la punition à la réconciliation : Pour une justice citoyenne, de Florine Jollivet, Editions L’Harmattan, 28 septembre 2018, 162 pages. [La logique punitive dans la justice pénale a conduit à recourir à un système répressif où le tout-carcéral prime au détriment des peines alternatives. Le nombre de détenus en France a atteint un niveau historique. La punition est sévère, mais inefficace, puisque 63% de sortants de prison récidivent dans les 5 années suivant leur sortie. Pourtant, on observe un engagement croissant de la société civile pour redonner du sens à la peine, lui donner une vertu réhabilitatrice et restaurative. Une dynamique nouvelle est lancée. Il faut donc identifier les défis et dessiner les contours d’une coopération réussie entre institutions et société.]
*Enfermé.e, de Jacques Saussey, Editions French Pulp, 11 octobre 2018, 341 pages. [« Si je ne peux pas être qui je suis, je préfère être morte plutôt qu’être emprisonnée dans un corps qui n’est pas le mien. » Jacques Saussey aborde magistralement dans ce roman noir social un sujet peu connu : être transgenre dans une prison pour hommes. En partenariat avec l’association Acceptess-T.
Les premiers papillons ont éclos derrière ses paupières. Elle en avait déjà vu de semblables, enfant, un été au bord de l’océan, jaunes et violets contre le ciel d’azur. Elle était allongée au soleil, l’herbe souple courbée sous sa peau dorée. Le vent tiède soufflait le sel iodé de la mer dans ses cheveux. Aujourd’hui, l’astre était noir. Le sol dur sous ses épaules. Et l’odeur était celle d’une marée putride qui se retire. Les papillons s’éloignaient de plus en plus haut, de plus en plus loin. Et l’air lui manquait. Lui manquait… Elle a ouvert la bouche pour respirer un grand coup, comme un noyé qui revient d’un seul coup à la surface. Les papillons ont disparu, brusquement effrayés par un rugissement issu du fond des âges…
Prix Saint Maur en Poche 2017]
*Le droit d’avoir des droits, film documentaire de Catherine Réchard, 2018. [Dans le sillage des avocats, le film explore le territoire mal connu du droit en prison. Le film plonge le spectateur au cœur d’un questionnement complexe, sur un terrain inconnu des citoyens, habitués à penser la prison comme une zone de non droits. Une réponse apportée à la croyance largement répandue, selon laquelle les condamnés seraient privés de leurs droits dès lors qu’ils sont incarcérés. Le film s’attachera à éclairer les spectateurs sur la qualité de citoyen qui reste attachée à la personne des détenus.]
*En mille morceaux, de Véronique Mériadec, film sorti le 23 octobre 2018. [1977, Éric Gaubert assassine Olivier, l’enfant de Nicole Parmentier. Vingt-cinq ans plus tard, cette mère à la vie brisée donne rendez-vous au meurtrier de son fils qui vient de sortir de prison. Quel est le but de cette rencontre ? Une simple vengeance ou la volonté de comprendre ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable ?]
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Projet de loi de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice : une réforme qui ne convainc pas

Alors que le projet de loi de programmation et de réforme de la justice va être examiné au Sénat à compter du 9 octobre, nos 19 organisations s’inquiètent de ses effets concrets sur la situation des personnes placées sous main de justice.

La situation actuelle dans les prisons impose un changement de cap. Au 1er septembre 2018, 70 164 personnes étaient détenues en France. Près d’un tiers de la population carcérale est détenue dans des prisons occupées à plus de 150%. Dans les maisons d’arrêt, des milliers de personnes vivent parfois à 2, 3, voire 4 par cellule, dans des conditions régulièrement dénoncées comme profondément indignes. Environ 1500 personnes dorment actuellement sur des matelas posés à même le sol. Une part importante du parc carcéral est insalubre. L’inactivité subie est massive : les personnes détenues n’ont en effet souvent accès ni à des activités, ni au travail alors même qu’elles en ont le droit, et passent 22 heures sur 24 en cellule. Ces conditions de vie mettent gravement en échec l’objectif de prévention de la récidive assigné à l’exécution des peines et engendrent des conditions de travail dégradées pour l’ensemble des personnels pénitentiaires.

Face à ce constat, le projet de loi de réforme de la justice qui sera examiné au Sénat à partir du 9 octobre se veut ambitieux : lutte contre la surpopulation carcérale, réduction du nombre de courtes peines de prison, développement des peines exécutées en dehors des établissements pénitentiaires… Face à une opinion publique réticente à l’idée de sortir d’un système centré sur la prison, nous saluons l’intention gouvernementale de développer le milieu ouvert. Toutefois, le texte est en décalage avec les objectifs annoncés.

La construction de nouvelles places de prison, une politique insatisfaisante pour lutter contre le phénomène de surpopulation carcérale

Le projet de loi annonce la construction de 15 000 nouvelles places de prison, un programme d’une ampleur inédite qui impliquera un effort budgétaire considérable, tant en matière d’investissement que de fonctionnement (1,7 milliard annoncé pour la seule construction). Le financement de nouvelles places de prison se fera selon toute vraisemblance au détriment de l’entretien et de la rénovation des établissements vétustes déjà existants, mais également au détriment du développement des aménagements de peine et peines exécutées en milieu ouvert. Il s’agit pourtant de solutions plus humaines, beaucoup moins coûteuses et beaucoup plus efficaces que la prison pour prévenir la récidive et remédier à la surpopulation carcérale. Par ailleurs, la construction de places de prison s’est toujours accompagnée d’une hausse du nombre de personnes incarcérées.

Non, le projet de réforme ne réduira pas significativement le nombre de personnes en détention

Les annonces visant à réduire le nombre de courtes peines d’incarcération n’auront vraisemblablement aucun impact significatif. L’interdiction des peines de moins d’un mois ne concernera en réalité qu’un très faible nombre de personnes, et le principe selon lequel les peines allant jusqu’à 6 mois doivent être exécutées en milieu ouvert est déjà consacré dans notre droit. Parallèlement, les possibilités d’aménagement des peines de 6 à 12 mois seront réduites. Plus problématique encore, les peines supérieures à un an ne pourront plus être aménagées, alors que cela est actuellement possible pour les peines allant jusqu’à deux ans. Cette mesure engendrera mécaniquement une augmentation du taux d’incarcération, conséquence d’ailleurs annoncée dans l’étude d’impact du projet de loi.

Nos organisations constatent également avec regret que le projet de loi ne revient sur aucune des dispositions ou procédures identifiées comme favorisant le recours à l’incarcération. Ainsi, les conditions de jugement en comparution immédiate, qui consiste à traduire des personnes accusées de délit(s) sur-le-champ, immédiatement après la fin de la garde à vue et qui a progressivement été rendue possible pour la quasi-totalité des délits, ne sont pas modifiées. Cette procédure concerne pourtant plus de 45 000 situations par an, avec un taux d’emprisonnement de 70 %, soit 8 fois plus qu’une audience classique.

De la même manière, la détention provisoire et ses conditions de placement ne sont pas remises en question. Or plus de 20 000 personnes présumées innocentes sont actuellement privées de liberté, subissant les effets traumatiques liés à l’enfermement et aux conditions actuelles de détention.

Pourquoi est-il nécessaire de développer l’exécution des sanctions en milieu ouvert et les aménagements de peine ? Pourquoi les mesures annoncées sont-elles insuffisantes pour
poursuivre cet objectif ?

L’enfermement et les conditions de vie en prison ont des effets délétères qui renforcent les facteurs de précarité sociale et de la fragilité psychologique des personnes. Plusieurs études montrent par ailleurs qu’environ une personne sur deux sortant de prison est recondamnée dans les cinq ans à de la prison ferme, tandis que pour des sanctions appliquées dans la communauté comme le travail d’intérêt général ou pour le sursis avec mise à l’épreuve, le taux de recondamnation est d’environ une personne sur trois [Voir notamment Prévention de la récidive et individualisation des peines, chiffres-clés, Ministère de la Justice, juin 2014]. Ces données illustrent les difficultés des personnes sortant de prison à se réinsérer. La ministre de la Justice a elle-même reconnu que les courtes peines de prison sont « plus désinsérantes que réinsérantes ». La prison est aussi la sanction plus onéreuse : le coût d’une journée de détention pour l’administration pénitentiaire est en moyenne de 104 euros, bien plus cher que le coût d’une journée en placement extérieur (34 euros).

Pour une réforme cohérente, il est plus qu’urgent que soit d’avantage développé et donc financé ce que l’on appelle le milieu ouvert, c’est-à-dire les aménagements de peine ou peines exécutées en dehors des établissements pénitentiaires : sursis avec mise à l’épreuve, travail d’intérêt général, libération conditionnelle, placement extérieur… Ces mesures permettent de sanctionner sans exclure, tout en apportant une réponse au phénomène de surpopulation carcérale. Parmi les mesures phares du projet de loi figure également la création d’une peine exécutée hors établissement pénitentiaire : la détention à domicile sous surveillance électronique (ou « bracelet électronique »). Toutefois, cette nouvelle peine nous parait insuffisante dans son contenu pour atteindre ses objectifs de réinsertion et de prévention de la récidive. Ce dispositif se fonde sur l’obligation de la personne concernée, équipée d’un dispositif de surveillance, de rester à son domicile aux heures fixées par le juge mais permet à l’intéressé d’exercer un emploi ou de suivre une formation. Ce dispositif de surveillance, certes peu coûteux, n’inclura pas systématiquement une mesure d’accompagnement social de la personne. Or, pour des personnes condamnées qui sont sans emploi, sans accès à leurs droits, sans liens sociaux, l’accompagnement social est essentiel. Il permet de lever les freins à leur réinsertion sociale et d’être accompagnés dans le respect des obligations et interdictions fixées par le juge. Nos organisations s’inquiètent également de la durée de cette peine, qui peut aller jusqu’à un an. Il est très difficile de respecter les interdictions et obligations prononcées dans le cadre de cette peine au-delà de six à huit mois, encore plus en l’absence d’accompagnement social. Dans de telles conditions, il est à craindre que cette peine ne permette pas d’atteindre l’objectif de réinsertion sociale des personnes condamnées, et donc de prévention de la récidive, voire qu’elle entraîne à terme une hausse du nombre de personnes détenues.

Nous déplorons en outre qu’une confusion soit entretenue entre l’aménagement d’une peine et sa non-exécution, freinant ainsi le développement des aménagements de peine. En effet, ces mesures alternatives à la détention constituent une véritable sanction. Elles s’exécutent sous le contrôle d’un juge d’application des peines, assisté par le service pénitentiaire d’insertion et de probation, et contraignent la personne condamnée à un certain nombre d’obligations. En cas de non-respect de ces dernières, l’incarcération peut être ordonnée. Aussi, il est important et urgent qu’il soit reconnu qu’une peine aménagée est avant tout une peine.

Enfin, nous désapprouvons la disparition de la contrainte pénale – et donc de la probation – de l’échelle des peines. L’enjeu étant, comme l’avait souligné la conférence de consensus sur la prévention de la récidive en 2013, d’ériger la probation, qui permet un suivi et un accompagnement en milieu ouvert, en peine principale pour certains délits.

Comme vous, nous croyons qu’un changement de cap de la politique pénale et carcérale française est indispensable et urgent. A votre demande, des représentants de notre collectif se proposent d’échanger avec vous sur les pistes évoquées dans ce courrier.

Signataires : Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), Association nationale des juges de l’application des peines (ANJAP), aumônerie catholique des prisons, aumônerie musulmane des prisons, aumônerie protestante des prisons, aumônerie bouddhiste des prisons, Ban Public, CGT Insertion-Probation, La Cimade, Emmaüs France, Fédération des Associations Réflexion Prison Et Justice (FARAPEJ), Fédération des acteurs de la solidarité, Filmogène, Genepi, Ligue des Droits de l’Homme, Lire pour en sortir, Observatoire international des prisons section française (OIP-SF), Secours catholique/Caritas France, SOS pour les prisonniers

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La sortie de « En Mille Morceaux » de Véronique Mériadec

Le long-métrage En Mille Morceaux sortira en salle le 3 octobre 2018.

1977, Éric Gaubert assassine Olivier, l’enfant de Nicole Parmentier. Vingt-cinq ans plus tard, cette mère à la vie brisée donne rendez-vous au meurtrier de son fils qui vient de sortir de prison. Quel est le but de cette rencontre ? Une simple vengeance ou la volonté de comprendre ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable ?

Le thème du film, et ce pourquoi le Genepi soutient sa sortie, est la justice restaurative. Elle est née au début des années 70 au Canada et a fait baisser le taux de récidive de 30 %. C’est une conception de la justice orientée vers la réparation des dommages causés par un acte, qu’il soit criminel ou délictuel. La victime (ou sa famille) est au cœur de ce processus pour que l’auteur prenne conscience de la répercussion de son acte et répare le mal causé, dans la mesure du possible. Au-delà du jugement et de la sanction, on cherche l’apaisement dans des circonstances dramatiques et apporte une réponse aux incompréhensions qui résultent de l’acte. La justice restaurative a été introduite en France dans la loi Taubira du 15 août 2014.

Regardez la bande-annonce du film et retrouvez les séances près de chez vous.

Quelques commentaires de bénévoles du Genepi, qui ont pu assister à l’avant-première :

** « Un film bouleversant d’humanité qui rappelle l’importance du dialogue afin de cheminer vers le pardon. Comme suspendu dans le temps, le.a spectateur.rice est plongé dans un atmosphère froid et violent qui s’illumine progressivement. À conseiller à tous.tes les citoyen.ne.s voulant saisir les enjeux de cette nouvelle et belle pratique qu’est la justice restaurative. », nous dit Claire.

** « Un sujet dont on parle peu et qui permet de faire connaître la justice restaurative. Un film profondément humain, sur deux personnes qui n’ont plus rien à perdre, interprété brillamment. », selon Clémence.

** « Un film très émouvant. Le cadre du huis-clos dans lequel se passe tout le film m’a vraiment fait sentir ce que ressentaient les personnages : cet emprisonnement de l’esprit, l’une d’avoir perdu son enfant et ne pas sortir de sa douleur, l’autre de s’en vouloir à vie pour son crime. Par contre, je pense que toute la mise en scène, très symbolique, aurait été meilleure sous le format de pièce de théâtre, car j’ai trouvé le film très théâtral. Une phrase qui m’a marquée, c’est quand Éric n’ose pas demander à manger, puisque pour lui manger c’est vivre, et il a honte de vivre après avoir tué cet enfant. », raconte Wendolyn.

 

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« La colère ne me quittera jamais »

À Lyon, c’est la fin du mois d’août – un été de feu et mortifère, durant lequel les prisonnièr.e.s ont beaucoup souffert de la chaleur. Je retrouve Annette et Louis, tranquilles après leur bon déjeuner. Tout de suite, Louis s’en va ; c’était prévu. On est entre femmes, pour deux heures. On doit parler de l’histoire de Louis et d’Annette, et surtout d’Annette, elle qui a connu huit années de parloir et qui ne se tait pas, n’a jamais voulu se taire, taire la révolte.

Des extraits de cet entretien sont parus dans le Passe-Murailles #73, Genrer et punir. Les propos ont été recueillis par Éloïse Broc’h, chargée de communication du Genepi. 

 

E – Est-ce que tu pourrais nous faire un bref historique de l’histoire de la prison pour Louis et toi ?

A – Ce que je dis dans la pièce Une longue peine, de Didier Ruiz de la Cie des hommes, c’est que j’ai accompagné Louis pendant huit ans… il y a eu une période d’incarcération, au tout début, relativement courte, de plusieurs mois. Après, il est sorti, et après… (elle réfléchit) on a vécu ensemble, je ne sais plus combien de temps, ça n’a pas été très long, avant qu’il ne parte faire un gros braquage. Et là, il a pris douze ans.

Ça, c’est de mon côté : ce que j’ai vécu avec lui. Lui, au total, il a fait dix-huit années de prison. Entre les deux incarcérations, on a conçu un enfant. J’avais déjà un enfant quand j’ai rencontré Louis, d’un autre géniteur, c’est l’enfant dont je parle dans la pièce Une longue peine. Après, on en a eu un ensemble, entre les deux prisons, dans une période de liberté provisoire. C’était un choix, comme une espérance sur le procès à venir, et quand il est retourné en prison, l’enfant avait quatre mois. Quand tout a été terminé, que Louis est sorti définitivement, on est parti vivre à la campagne, où l’on vit actuellement. Louis a monté son job, une radio locale, sur laquelle je travaille aussi car j’avais ce savoir-faire. Tout va bien pour nous aujourd’hui, on a eu un deuxième enfant ensemble, donc ça m’en fait trois ! – en sachant que Louis, quand je l’ai rencontré, avait déjà une fille avec une autre personne. On a quatre enfants au total, donc, mais la fille de Louis, je ne l’ai jamais élevée.

 

E – Lecture du passage extrait de Une longue peine : « Louis n’est pas rentré de la nuit. Au matin, les flics sonnent à la porte, avec Louis, menotté. »
« Ils venaient faire une perquisition dans notre petit appartement parce que Louis avait participé à un braquage pendant la nuit. Louis me regardait tout doucement, avec son bon regard bien droit, en s’excusant avec les yeux. Je vivais depuis quelques mois avec lui. On avait fait le pari d’une nouvelle vie. (…) J’ai senti une vague de colère qui montait au fond de moi. Pourquoi il foutait tout en l’air comme ça ? Qu’est-ce que c’était que ce braquage ? Il m’avait rien dit. Cette colère, elle ne m’a plus quittée pendant des années. »

Ici, on s’est demandé si tu avais eu l’impression d’avoir été trompée, trahie par Louis ; est-ce que tu t’es demandée pourquoi il ne t’avais pas mis dans la confidence du braquage, alors même qu’il y avait ce petit garçon de quatre ans ?

A – C’est des mots un peu trop forts pour moi : “trompée” et “trahie”, étant donné la relation qu’on vivait ensemble, un amour… extraordinaire, j’ai envie de dire (on se disait tout, on était très proches l’un de l’autre, comme si on se connaissait depuis toujours). Je n’ai pas apprécié cet acte qu’il a fait sans m’en parler. Mais, il m’a rapidement expliqué, après qu’il ait été arrêté, par courrier, qu’il ne m’en avait pas parlé pour me protéger. J’ai été emmenée en garde à vue, ce que je ne souhaite à personne. C’est quelque chose de très éprouvant. Donc, je me suis dit “Bon, ça va, c’est mon Louis, il a eu raison, il a été correct”.

Après, je peux élargir un peu cette question, en disant que j’ai vu Louis chercher du boulot (avant que je le rencontre, il avait déjà fait beaucoup d’années de prison) et il a eu la force, le courage, l’intelligence, de faire des études en prison, lui qui avait un CAP de chaudronnerie, je crois. Il est sorti avec une maîtrise de psychologie. Quand il est sorti avec ça (sachant qu’il avait ramé pour faire des études en prison – parce qu’on parle beaucoup de réinsertion, mais tout est fait pour empêcher le prisonnier qui veut s’en sortir, si les moyens qu’il choisit ne sont pas ceux proposés par l’administration pénitentiaire. Donc ça a été la croix et la bannière, mais il y est parvenu). Il est sorti, il a cherché du boulot, on y croyait, on était heureux, on s’aimait, youkaïdi youkaïda, et j’ai vu la descente. C’est-à-dire que Louis, quand il allait chercher du boulot (en plus il était appuyé par le doyen de l’université, il n’était pas seul, il avait ses chances), il a toujours été refusé, refoulé à cause du casier judiciaire – d’abord, il disait tout simplement qu’il en avait un, puis il l’a dissimulé, un petit blanc dans le truc, mais l’endroit où il postulait était renseigné par quelqu’un.e de l’extérieur. J’ai donc vu Louis déchanter. Il ne m’en a jamais parlé, il ne m’a pas expliqué la désespérance… Louis est quelqu’un de discret, ce n’est pas quelqu’un qui exprime ses sentiments en général. Du coup, quand il y a eu ce braquage dont il ne m’avait pas parlé, la nuit où il n’est pas rentré, je me suis doutée qu’il y avait un truc – j’ai eu d’autant plus la trouille, et en même temps je me disais que ce n’était peut-être pas ça.

Quand les flics ont sonné à la porte [suite au braquage], je peux dire que j’étais un peu prévenue, du fait que j’avais vu Louis se fermer au fil du temps. Il n’était plus vraiment lui-même. Et malgré tout, la colère m’a prise, car j’y croyais tellement à cette vie à deux : “On va pouvoir vivre quelque chose, la prison c’est fini, il a fait ses études, il a trouvé la force de le faire, on s’aime tellement fort…” J’ai quand même eu l’impression que, sur le moment, il avait tout foutu en l’air. J’ai été très, très en colère. Les flics m’ont emmenée en garde à vue, et quand je n’étais pas interrogée, j’ai passé mon temps à pleurer toutes les larmes de mon corps, ce qui fait que j’avais une migraine épouvantable le lendemain. Ils n’ont rien pu retenir contre moi, j’étais total innocente. Je ne savais plus où j’en étais, je crois que je ne ressentais plus la colère à ce moment-là. Ils [les flics] me disaient, “Vous venez de chez vos parents, retournez-y ! Perego est dangereux, il restera toujours un malfaiteur”; Enfin, ils m’ont dit pis que pendre, ils ont tout fait pour que je quitte Louis et sur le moment je me disais : “Ils ont sûrement raison”… et puis, ils sont allés très loin pour me faire avouer des choses, jusqu’à dire qu’ils avaient un enregistrement d’une conversation téléphonique entre moi et Louis, qui parlait du braquage. Moi, à l’intérieur, je me disais : “Vas-y, cause toujours”, je savais que ce n’était pas vrai… mais ils ont des procédés, vraiment… et ils ont été ridicules, parce qu’ils ont été jusqu’à dire : “On a la cassette de l’enregistrement”, ils sont allés jusqu’à chercher un magnétophone, à mettre une cassette dedans, à appuyer sur le bouton et à dire : “Oh, ça ne marche pas”… Donc, ils ont été obligés de me libérer et là j’ai demandé si je pouvais voir Louis avant de partir, ils m’ont dit oui – coup de bol. Ils m’ont emmenée dans un bureau où Louis était menotté depuis 48 heures, le bras en l’air, à un tuyau de radiateur. Ils l’ont détaché, on a pu se mettre dans les bras l’un de l’autre, et c’est au moment où j’ai été dans ses bras que ça a été une évidence : ce mec, je l’aimais ! Tout le côté raisonnable, ce dont avait parlé les flics… je connaissais un autre Louis que celui-là. C’est pour répondre un peu à la question : “Qu’est-ce qui vous a décidé à traverser ça avec lui ?” Il y a eu ce moment : ce n’était plus de la raison, c’était un truc au-delà de moi, peut-être dans mon corps (mais ce n’était pas une histoire de cul non plus, c’était beaucoup plus que ça). Louis avait ouvert des portes qu’il n’avait pas ouvertes ailleurs ; je savais que ce n’était pas que le “braqueur-Louis”, qu’il y avait quelqu’un d’autre. Et c’est à ce moment-là que j’ai su que j’allais rester avec lui ; en sortant, je lui ai fait un petit mot qu’un flic a bien voulu lui donner en disant : “Je t’aime, je ne m’en vais pas, tiens le coup, on va affronter ça ensemble.” Je ne l’ai plus remis en question.

 

E – C’était définitif ?

A – C’est maintenant que je m’en rends compte, vingt ans après, ou plus… je me dis que c’est dingue que je n’ai jamais remis ça en question, quand même ! Et je ne suis pas très contente de moi ; ce n’est pas simple pour moi… Entre ce que j’ai fait, ce qui peut me sembler une évidence, et ce que j’ai pensé. Dans le film de Clémence Davigo, Enfermés mais vivants, je raconte qu’à un moment, le suicide m’a tourné dans la tête, parce que ce que je vivais était trop insupportable, et que je n’en pouvais plus. Je n’arrivais plus à me lever le matin, ce n’était plus possible – donc ça s’est mis à tourner dans ma tête. Et quand je pensais au suicide, j’avais mon enfant qui avait quatre ans environ, et je me disais que je n’allais pas me foutre en l’air et laisser ça à un gamin – je n’en étais pas à ce niveau-là de désespérance. J’ai donc cherché, j’ai tourné dans ma tête comment tuer mon enfant pour pouvoir ensuite, moi, en finir – et heureusement je n’ai pas franchi ce seuil-là de folie. Aujourd’hui, plus de vingt ans après, je me dis : “Comment c’est possible ?”. Alors que c’était si simple de dire : “J’arrête”, et de m’en aller, et d’aller vivre ailleurs, avec mon gamin. Comment ça ne m’est pas venu en tête, ça ? C’est un mystère. Je ne suis pas très fière de moi, mais en même temps, c’est comme ça. Mais je suis pleine de questions, encore aujourd’hui.

Il est vrai que  j’ai appris à être celle qui tricote les chaussettes des prisonniers de guerre, pour donner une image du don de soi qui est ancré au fond de moi-même, mais je ne crois pas qu’il y avait de ça dans ma démarche de la prison [la démarche de ne pas lâcher Louis] ; c’est juste que j’aime cet homme. L’amour, oui (je crois que je l’aime toujours autant ce mec, c’est quelqu’un d’exceptionnel – on a une vie qui n’est pourtant pas facile, on n’est pas du tout les mêmes – mais ça c’est le fait de nombre de couples… Vivre à deux… déjà vivre avec soi-même, ce n’est pas évident, à deux ça multiplie les problèmes). Je crois que mon amour pour lui est toujours aussi entier et ça, il n’y a pas de raison, il n’y a pas d’explication, c’est un fait et… je ne sais pas comment ça se détermine, cet amour.

Il se trouve que suite aux représentations de la pièce de théâtre Une longue peine, de Didier Ruiz de la Cie des hommes, et du film de Stéphane Mercurio Après l’ombre, et maintenant celui de Clémence Davigo Enfermés mais vivants, j’ai pas mal de retours de personnes qui trouvent notre amour admirable, courageux. Je pense qu’il n’y a rien d’admirable dans le fait que j’ai suivi Louis durant ces années de prison, et qu’on soit encore ensemble aujourd’hui. C’est juste que je suis une femme qui aime un homme, et que ma raison n’est pas passée par là. En tout cas, ma raison est passée après mes sentiments. Je suis pleine de questions sur l’amour aujourd’hui ! Du genre, par exemple, de la place que l’on donne à l’amour pour soi-même dans l’amour pour l’autre, et même de l’éventuelle peur, inconsciente ?, d’être seule, quand on n’arrive pas à quitter la personne que l’on aime alors qu’on y pense comme à un possible. Non,  il n’y a rien à admirer, vraiment.

 

E – Certaines personnes, de l’extérieur, peuvent trouver ça admirable…

A – Ça me gêne terriblement, terriblement !

[Nous reprenons le sujet de la colère, de la notion de femme complice, des flics]

Sur la colère… oui, j’avais cette colère. On va reprendre depuis la sortie de ma garde à vue, où je disais effectivement à Louis, “Tiens le coup, je reste avec toi”, tout ça. Après, je lui ai envoyé des lettres de plusieurs pages pour lui dire, quand même, “Oui mais bon, on roucoulait bien tous les deux, et voilà où on en est, j’ai quand même quelques questions à te poser”. Il a toujours répondu correctement, franchement, sans rien dissimuler. Il m’a tout raconté (je savais déjà un peu), sa démarche de révolte… parce qu’il est un braqueur, et ce n’est pas que pour s’en mettre plein les poches, c’est surtout, au fond, une révolte politique (là, il faudrait que ce soit lui qui ait la parole). Je vais caricaturer en disant : “Pourquoi certains ont plein de fric et d’autres n’en ont pas ?”. Il vient d’un milieu ouvrier, il a vu pleurer sa maman quand les huissiers venaient à la porte… et de fait je partageais sa révolte (pour le coup, les flics auraient pu y trouver à redire), je suis d’accord avec tout ça. On était complètement sur la même longueur d’onde et mises à part la souffrance, la séparation, les difficulté du quotidien, je suis trop heureuse de partager la vie de cet homme, quelles qu’en soient les conditions. Elles n’ont pas été les meilleures, mais je ne le regrette pas. Je n’ai plus eu de colère après Louis… peut-être après l’acte [le braquage], le moyen qu’il a trouvé de se révolter (il aurait pu en trouver d’autres) ; mais comme il me l’a expliqué et comme il l’explique aussi dans les bouquins qu’il a écrit (Retour à la case prison, paru pour la première fois en 1990 aux Editions Ouvrières, n’a rien perdu de son actualité, et vient d’être réédité chez Jean-Pierre Huguet éditeur), du fait du milieu où il venait, il n’a pas eu tous les choix qu’on peut proposer à un enfant quand on vient d’un milieu plus “cultivé”. Et il avait les glandes depuis tout petit – c’est quelqu’un de très sensible, qui n’exprime pas les choses, donc il a dû bien cumuler – et quand il a commencé à se révolter, il n’a pas eu vent qu’il y avait peut-être d’autres solutions que d’aller braquer des banques. C’est le seul truc qui a été à sa portée, de connaissance et pratique. Comme je dis dans le film de Clémence Enfermés mais vivants, je suis étonnée qu’il n’y ait pas plus de gens qui aillent braquer, parce que c’est vrai que ce n’est pas acceptable les différences de classes…

 

E – Après c’est vrai qu’avec le contexte de plus en plus sécuritaire, avec de plus en plus de caméras…

A- Et faut avoir des couilles pour aller braquer…

 

E – Et des ovaires…

A – Et des ovaires, tu as raison !

Je suis 100 pour 100 avec Louis, mais je ne serais pas allée braquer avec lui… D’abord, les sous, j’en ai rien à battre – enfin je dis ça un peu vite, je n’ai jamais manqué, je n’ai jamais eu faim, j’ai toujours eu chaud – lui, il a eu faim. Mais je sais qu’il existe d’autres façons de se révolter, qui ne sont peut-être pas forcément mieux… mais pour moi le fric n’est pas une priorité, il en faut un minimum pour manger, se chauffer, s’habiller, payer son loyer, après…

Puis, ma colère s’est transformée. Je lui reconnaissais le courage d’avoir été braquer. De s’être  révolté. De ne pas accepter la route qui lui était creusée. Je l’aime de s’être rebellé.

Par ailleurs, je ne connaissais rien à la prison ; quand j’ai rencontré Louis, la prison pour moi, c’était une image dans une BD de Lucky Luke, je ne savais rien. Je viens d’un milieu protégé. Donc, j’ai découvert la taule. C’est tout simplement invivable à l’extérieur, ou alors il faut fermer sa gueule, accepter, et ça je ne sais pas faire. Il n’y a rien de pire que de n’avoir aucun moyen de lutte. Même si le moyen est petit, s’il  n’est pas grand chose, tu as un moyen d’agir. Mais quand tu n’as rien, que tu n’as vraiment rien et que tu ne peux que fermer ta gueule, c’est insupportable – je ne pouvais pas. Et je crois que c’est ça qui m’a le plus abîmée dans la prison, en plus du manque de cet homme que j’aimais follement et avec qui je n’avais pas eu le temps de vivre (c’est comme si tu étais en pleine lune de miel et qu’on venait t’arracher ton mec). Et puis de fait, je suis une femme en colère à l’origine, j’ai l’impression d’être née en colère puisque tellement de choses me mettent en colère, et je ne veux pas la perdre, cette colère. Qu’est-ce qu’on devient, si on ne se fâche plus après l’insupportable ? Il faut juste trouver à l’orienter et à en faire quelque chose de positif : une force, un moteur. Et ne pas agresser les autres avec, dans l’idéal !

 

E – Tu avais l’impression de ne pas pouvoir exprimer ta colère anticarcérale, parce quaussi les proches des détenu.e.s, les familles, sont invisibilisé.e.s, voire invisibles ?

A – C’est une bonne question… Forcément on ne nous accorde pas une grande importance et, souvent, on est brimées. Mais il faut le reconnaître, et je n’aime pas le reconnaître, certain.e.s, ici ou là, font quand même des efforts par rapport à ça.

 

E – Tu parles de l’administration pénitentiaire ?

A – Ouais… ils essayent, par exemple avec les Conseillères.ers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP). J’ai eu l’occasion de participer à des discussions autour de la prison avec certaines, où j’apportais mon témoignage et elles tous les bienfaits de leur boulot qui consisterait à aider les familles de prisonnières.ers. C’est en tout cas ce que j’ai compris, moi. Je les trouve effrayantes. Elles me laissaient très poliment m’exprimer et après, tout ce que j’avais dit était noyé dans leur joli parlé bien poli évoquant une prison modèle. Et le plus effrayant, c’est qu’elles ont la foi dans leur job. Ca, c’est à leur honneur, ah ah !

Je suis pour l’abolition des prisons. L’enfermement ne peut pas apporter quoi que ce soit de positif. Mais dans la réalité, comme les prisons sont toujours là, s’il est possible de faire reculer l’horreur un mininum, faisons-le. Mais ça ne peut pas se faire par des personnes de la pénitentiaire, celles-là même qui cautionnent l’enfermement. Ou alors c’est du foutage de gueule, le geôlier qui apporte un oreiller à son détenu. Et sûrement qui est surpris que le détenu ne le remercie pas ! Un oreiller crade, évidemment. Je le sens comme ça, avec les CPIP que j’ai croisées. Aucun vécu carcéral dans les réalités de terrain, des théories en bons sentiments, c’est à vomir. Tiens, tu as vu cet article sur Prison Insider ? A propos de ces parloirs spéciaux, là, comment ça s’appelle…

 

E – Les UVF ?

A – Unité de Vie Familiale, voilà, c’est ça ! Moi ça date de plus de 20 ans mon histoire, je ne les ai pas connues et je vais te dire, tant mieux. Parce que je n’suis pas du tout étonnée de ce qu’elle écrit, la meuf dans l’article. Encore plus sordide que ce qu’on pourrait imaginer. Et ben si tu entendais les CPIP en parler, bon sang, comment veux-tu qu’on arrive à quelque chose avec des gens pareils ? Et ça me remet la colère en surface, tu te rends compte, elles te vendent que tu peux avoir des rapports, comme elles disent, autrement dit, on peut y faire l’amour avec son mec ! Mais quoi, c’est une fois par trimestre ?! T’imagines, tu as tes ragnagnas ce jour-là, ou simplement t’as pas envie, ce n’est pas ton moment, ben non, tu as intérêt à baiser à ce moment-là, parce qu’après tu fais ceinture les trois mois qui suivent. Mais bon, avec un peu de chance, tu peux avoir envie ce jour-là. Et, selon la personne qui a témoigné sur Prison Insider, dans des draps sales de celleux d’avant, sur un support total défoncé… Mais, mieux encore, tu peux amener l’enfant à son papa, pendant toute une journée, miraaaacle ! T’as déjà vu les enfants devant la porte des prisons, qui attendent le parloir ? Et ben à l’école des CPIP, ils feraient bien de les y emmener voir, de leur faire attendre la fin du parloir, en plus, pour bénéficier aussi de la sortie de l’enfant, silencieux ou turbulent à l’extrême, avec la mère à côté, en larmes ou trop silencieuse aussi, ou total énervée… Mais bon, dans le système pénitentiaire, il y en a des plus aimables que d’autres, il y en a qui te respectent. Et les autres, sûrement les frustré.e.s de service, mal dans leur peau, comme dans la société… à partir du moment où des humains se croisent… il y en a des plus respectueux.ses que d’autres.

 

E – Notamment dans ce lieu qu’est la prison…

A – Notamment dans ce lieu, après comme je te disais certains ont un peu d’empathie. Tiens, j’ai une toute petite anecdote, que je n’oublierai jamais, d’un jour de Noël, ou d’une veille de Noël car j’étais allée au parloir. Je suis encore en colère quand j’y repense, c’est un maton qui l’avait déclenchée. On sortait du parloir, on n’était que des femmes, certaines avec leurs enfants (tu imagines comment on sort du parloir, tu es censée aller fêter Noël, mettre un cadeau sous le sapin pour ton enfant, juste après avoir quitté ton amour enfermé dans une cellule) et le maton, là, il s’écrie avec une vraie joie, au moment où on s’éloigne : “Joyeux Noël Mesdames, joyeux Noël !” C’est la seule fois de ma vie où j’ai eu envie d’emplâtrer quelqu’un.e. Je ne l’ai pas fait parce qu’il était sincère (je l’ai analysé après, ça) ! Il nous souhaitait vraiment “Joyeux Noël”, il ne voyait pas le décalage… le fait qu’on laissait nos mecs à l’intérieur, qu’on allait fêter Noël seules… La haine que j’ai eue ce jour-là, je ne te raconte pas : elle est irracontable ! À quel point j’étais en guerre. J’ai eu envie de cogner, mais ce n’est pas ma culture de cogner. Je suis contente de ne pas l’avoir fait.

La colère ne me quittera jamais. Elle s’assagit, peut-être, elle prend du recul.

Comment peut-on espérer aller vers du mieux, quand on voit des réactions comme ça ?

 

E – Et ton art, tes chansons…

A – Ah, tu ne dis pas le mot “art”, ça va me gêner carrément ! On est tous.tes artistes, après on le développe ou pas… Parce qu’il faut avoir le loisir de pouvoir développer un art ! Moi, j’ai toujours chanté, j’ai toujours des chansons dans la tête. Puis, le besoin d’écrire est arrivé, et c’est venu sous forme de chanson. La prose, ça le fait moins bien. Avec Louis, on s’est écrit pendant huit ans, tous les jours. Je parlais des petites armes, des petites luttes, tout à l’heure : c’en est une qu’on a trouvée, la seule – heureusement, sinon je ne vois pas comment j’aurais pu vivre. J’ai écrit tous les jours. Et la correspondance n’était pas seulement pour lui, non, c’était pour nous deux. Ça  a commencé par toutes les questions que j’avais à lui poser, auxquelles il a répondu avec droiture, sans botter en touche. Puis nos échanges ont évolué. Je lui racontais tout ce que je traversais et je ne lui ai pas fait de cadeau, il n’a pas dû rigoler tous les jours, je lui crachais tout. Pour moi, c’était le prix à payer pour ne pas être séparés par cette putain de prison. On n’avait pas d’autre langage que l’écriture – les parloirs, en maison d’arrêt, c’est trop court, tu as une demi-heure, tu ne peux rien te dire, tu n’as qu’une seule envie, c’est d’être dans les bras… et au bout de dix minutes tu te dis : “Ça va s’arrêter”. La discussion, donc, c’est par courrier. Louis n’écrivait pas grand-chose, il a toujours répondu mais ses lettres n’étaient pas marrantes. Louis est quelqu’un de très pudique et il voyait la censure tous les jours (parce qu’il faut savoir que le courrier en prison est ouvert avant d’être rendu) donc oui, forcément, il n’allait pas roucouler des “Je t’aime”, “T’es la plus belle”… il n’y avait pas de romantisme dans les lettres. Ce n’était pas du tout une romance épistolaire d’amour… j’aurais bien aimé des fois. Mais il faut être réaliste, on n’est jamais dans le romantisme en prison.

 

E – Lui, il racontait quoi ?

A – Pas grand chose… Une fois qu’on a été au fond de ce qu’on avait à se dire (la révolte, le pourquoi du braquage), après ses lettres étaient moins… il me racontait ce qu’il se passait en taule, mais il ne se passe pas grand chose en taule. Il me racontait ses cauchemars ; il en a fait beaucoup, et encore aujourd’hui, vingt ans après. On ne partage plus le même lit au quotidien, je me suis barrée dans une autre chambre, ce n’était pas possible. La prison, tu la payes pour toute ta vie. Mais bon, les cauchemars, c’est le fait de beaucoup de personnes qui ont vécu des traumatismes ; il n’y a pas que la prison.

 

E – En tant que femme de détenu, tu n’étais donc pas dans le “don de soi” ?

A – Non, vraiment pas. Il y a cette chanson que j’ai écrite (« Ce soir je plaide coupable / Pour la femme irraisonnable / Qui n’écoute que sa passion / Et accompagne l’homme en prison ») (Un disque de Toph et Nanoche existe, à commander à cette adresse : lestophetnanoche@gmail.com, pour 10€ et 2 timbres). La raison qui pousse les femmes à abandonner leurs maris en prison, il faut leur demander à elles. Moi, je ne l’ai pas fait. Pour ce que j’ai expliqué déjà au début… et j’ajouterais que Louis est un être exceptionnel. “Exceptionnel” est peut-être un mot trop fort, ça le gênerait, mais… Il a un charisme – qui peut m’énerver beaucoup maintenant ; par exemple, on est chez moi, on discute, il arrive, il dit bonjour, et tu ne vas plus m’écouter parce que tu vas regarder Louis et t’intéresser à lui (je dis toi mais ça pourrait être n’importe qui). Le nombre de fois où ça m’est arrivé, ça ne me fait plus rigoler ! Mais il dit “Je n’y peux rien”, c’est vrai qu’il n’y peut rien. Et puis au vu de cette vie qu’il a menée, c’est quand même quelqu’un d’extraordinaire.

Voilà, les femmes qui abandonnent les maris, ça il faut voir avec elles, je ne peux pas y répondre. Et elles ne sont pas moins fortes que celles qui restent. Peut-être même sont-elles plus sages, je dirais aujourd’hui. Mais pour ma part quand je dis “Je plaide coupable”, c’est parce que ce n’est pas raisonnable : on s’emprisonne, quand on accompagne quelqu’un.e qui est en prison. S’il n’y avait pas eu les enfants, les deux enfants… (déjà quand il y en avait un, que je devais aller bosser, toutes les femmes seules connaissent ça)… la vie aurait peut-être été plus facile, j’aurais pu m’occuper un peu de moi, sortir et tout ça, mais est-ce que j’aurais pu, vu l’état dans lequel j’étais… Louis me dit que quand il est revenu, je marchais toute courbée, voûtée. Le corps est pris… Pendant un moment, je portais tout le temps des lunettes noires ; j’étais tellement en colère et agressive que j’étais insupportable à regarder (j’ai les yeux bleus et clairs, en général, quand on n’est pas content, ce n’est pas beau). Et en même temps les enfants, c’était une source pour tenir – tu fais à manger, mine de rien, même si tu ne manges pas beaucoup, ça donne un rythme de vie. Je n’en sais rien, avec des “si” de toute façon ! Tou.te.s les ami.e.s qui sont sincères, qui veulent aider, ça apporte beaucoup, certes, mais… ça n’enlève pas, il faut se lever le matin toute seule, se coucher le soir, remplir entre les deux.

 

E – Et la pensée ? Toujours tournée vers lui ?

A – Et oui. Impossible de faire autrement. Je voulais lutter. Mais j’étais tellement en colère que c’était nocif, j’ai donc fait du mal à mon corps. Beaucoup de personnes me donnaient des conseils, certaines disaient : “Va dans une montagne et va crier, fais ci, fais ça, va te promener, va marcher” – la haine que ça me mettait ! J’avais une fatigue sans fond, la désespérance souvent, un gamin, pas d’argent, comment le faire garder ? Je payais pour le faire garder quand j’allais travailler, je ne pouvais pas en faire plus, donc je ne sortais pas. Au début, j’invitais encore des ami.e.s à la maison, puis j’ai peu à peu laissé tout tomber et à la fin, je gérais l’essentiel, je ne pouvais plus rien faire. Juste l’envie de me rouler en boule et d’oublier. Je me suis mise vraiment à mal, ce n’était pas bien pour moi, mon moi, mais je ne le savais pas à ce moment-là, et si on me l’avait dit, je n’aurais pas pu l’entendre. La deuxième fois, quand Louis a pris douze ans, certain.e.s m’ont dit : “Barre-toi”. On me l’a dit gentiment, ces deux personnes pouvaient se le permettre, mais ça ne pouvait pas m’atteindre à ce moment là. C’était niet.

Et puis je croyais en lui, je croyais qu’on allait s’en sortir, j’avais la foi. On a eu de la chance, on a vraiment eu de la chance. Surtout par rapport à mes enfants. Dans quoi je les ai entraînés, surtout le premier. Au départ, j’avais une petite vie tranquille, dans la normalité des choses, avec le géniteur, puis j’ai rencontré Louis. Coup de foudre, révélation, évidence… j’ai foncé. Et j’ai entraîné le gamin : là je suis répréhensible. Il est adorable avec moi, il a 35 ans maintenant, il me dit : “T’inquiète pas maman, tout va bien”. J’ai des enfants qui sont adorables avec moi, ils seraient en droit de me dire : “Maman, t’as déconné”.

 

E – Et toi, tu as été stigmatisée ?

A – Ça ne m’a jamais gênée, j’ai toujours été fière de Louis, à fond dans sa révolte, quand bien même il n’avait pas trouvé les bons moyens pour l’exprimer. Il n’a pas eu la chance, à l’enfance ou à l’adolescence, de rencontrer quelqu’une ou quelqu’un qui lui aurait mis de bons bouquins dans les mains, par exemple.

C’est après que j’ai souffert de ça, quand Louis est sorti de prison, a monté sa radio locale. J’ai à nouveau été en colère après lui, car il ne fallait plus parler de prison. On n’est jamais à l’abri de quelqu’un.e de mal-pensant.e qui irait raconter : “Louis Perego, son casier judiciaire, etc.” et pourrait ainsi mettre en péril la radio. Me taire, je l’ai très mal vécu. C’était la période où l’écriture m’avait ré-empoignée avec force, écrire pour moi cette fois-ci, et ça s’est trouvé sous forme de chansons. Ainsi,  “Lit liberté”. Au départ, c’était une jolie petite valse, du genre “Mon amour, t’en souviens-tu de cette chambre d’hôtel…”  et Louis m’a demandé de ne pas la chanter en public dans notre village, pour ne pas risquer de mettre la radio en danger. Donc, je me suis retrouvée avec ce dilemme : “Certes, je dois respecter Louis, il ne veut pas qu’on parle de la prison, ça lui appartient – mais je dois aussi me respecter moi, qui ai besoin d’en parler”. J’ai trouvé une solution, j’ai refait la chanson autrement. Et je dois dire que ça me va.

La beauté, là-dessus, c’est Didier Ruiz de la Compagnie des Hommes, et notre ami Bernard Bolze qui est à l’origine de la rencontre (entre parenthèses, je peux préciser que Bernard est fondateur de l’OIP et co-fondateur de Prison Insider), quand il m’a parlé du projet, j’ai trouvé ça formidable. Puis quand j’ai reçu le mail de Didier Ruiz, j’ai dit oui tout de suite. Ça a été un cadeau qu’on me donne la parole, parce qu’il faut dire que quand tu es femme de détenu, tu es forcément derrière, tout est fait pour le prisonnier, et je trouvais ça normal à l’époque, car c’était quand même lui qui était enfermé et moi dehors (même si, à l’intérieur, j’étais moi-même enfermée, mais à ce moment là je ne m’en rendais pas vraiment compte me semble-t-il).

Donc, qu’on me donne la parole, qu’on s’intéresse à mon vécu, surtout après avoir dû me taire à l’après-prison, j’ai foncé direct. Merci… J’en profite d’ailleurs pour te remercier de me donner la parole ici !

Sur le moment, je ne conscientisais pas que j’étais enfermée, c’est après que je l’ai fait. Du coup, j’ai toujours été en retrait, tout était fait pour Louis, et je trouvais ça normal, et j’étais à fond la première à dire “Louis, Louis, Louis”. J’étais entourée, j’avais des ami.e.s très proches et attentionné.e.s, je n’étais pas seule, mais comme je disais tout à l’heure, il y avait tout le quotidien à gérer. Louis a failli dire non, ça a été toute une histoire, qu’on voit un peu dans le film de Stéphane Mercurio Après l’ombre. Et c’est chouette qu’il ait dit oui, parce qu’on vit ça ensemble – c’est formidable. C’est arrivé au moment où Louis a pris sa retraite à la radio, en janvier, et la demande de Didier est arrivée deux ou trois mois après. Si c’était arrivé avant la retraite de Louis, là c’est sûr qu’il disait non, et pour moi je ne sais pas comment ça se serait passé, peut-être qu’il aurait fallu que je quitte mon boulot ? puisque de toutes les façons je disais oui. C’est un petit cadeau de la vie, ça s’est bien enchaîné, Louis a dit oui, et maintenant on parle librement de la prison, ce n’est plus un sujet dont il ne faut pas parler. Ça a été une merveille dans notre famille.

Aujourd’hui, je suis une femme qui prend la parole, et qui a pesé longuement cette nécessité, ce besoin vital. J’ai définitivement choisi de dire, même si je le dis mal, pas au bon moment, c’est moins pire que de ne pas dire, pour moi.

 

E – Et il y a une reconnaissance aussi… je ne sais pas si ça t’importe un peu ?

A – Je ne sais pas. Il faudrait que je réfléchisse… La reconnaissance de ce que j’ai vécu ? de ce que j’ai traversé ? ça me fait du bien, c’est sûr, mais ce qui est important, c’est surtout  mon propre regard sur mon vécu, et pour ça j’ai encore pas mal de travail à faire, j’ai beaucoup de choses à me pardonner. Ainsi, par exemple, la grande culpabilité envers mon fils aîné, pour l’avoir entraîné dans cette aventure à un âge où il était totalement dépendant de moi. Une aventure qui aurait pu très mal tourner.

Mais oui, je reste très émue par rapport aux réactions des gens après la pièce et après les projections des films. C’est de l’amour que je reçois, encore plus que de la reconnaissance. Et j’ai une terrible soif d’amour, insatiable. Alors oui, oui, oui, j’en veux encore… Mais il faut surtout que je trouve le mien d’amour, l’amour de moi-même, et ça c’est tout un programme, de s’aimer dans ce qu’on est, dans les choix qu’on a fait, dans ceux qu’on va faire. Et ce qui est super, c’est le côté miroir dans le regard de l’autre…
Il y a aussi des femmes qui vivent encore la prison qui sont venues me remercier, parce que je portais leur parole.

 

Mais aujourd’hui, plonger dans le passé commence à me peser. Après la joie qu’on m’ait donné la parole, j’ai dit tout ce que j’avais à dire. J’aimerais bien passer à autre chose, vivre mon instant présent et mon avenir – et de fait, en continuant avec la pièce, l’article, les films, ça me replonge en arrière, c’est un peu lourd. Mais au niveau politique, ça apporte quelque chose aux gens et ce n’est rien, pour moi, de me replonger là-dedans le temps d’une soirée (on va dire une semaine, parce que, si ça prend une soirée, je dois m’en remettre toute la semaine). Et c’est tellement pas grand chose dans ma vie, une petite semaine de retour dans la merde, au vu de celleux qui sont toujours enfermé.e.s… Et je continue à piétiner dans la puanteur avec conviction et même de la joie, j’ai envie de dire, si ça apporte quelque chose à quelqu’un.e.

 

E – Et en matière de solidarité entre femmes de détenus, tu penses que ça existe, ça se construit ?

A – On ne se rencontre pas tellement, non… je le raconte un peu en anecdote, le coup du sac de linge, dans la pièce Une longue peine et dans le film Enfermés mais vivants. On se reconnait, mais on est tellement fatiguées, tellement pas bien, qu’on ne va pas se faire : “Coucou, comment ça va ?”. Je n’ai pas vécu ça, en tout cas. Peut-être que volontairement, je me suis tenue éloignée de tout le monde.

 

E – Et tu trouves ça dommage ?

A – Non… ça, ça peut se faire dans une vie où on n’a pas de traumatismes. À cette période-là, je n’aurais pas pu créer des liens, j’avais trop la haine. J’étais dans un état… je n’étais pas fréquentable. Les ami.e.s qui sont resté.e.s avec moi ont été fort.e.s. Une femme avec qui je travaillais m’a dit une fois que si elle devait me comparer à un animal, c’était le hérisson… piquant. Elle avait raison.

Je ne vois pas à quoi tu penses autrement, on pourrait imaginer des gardes d’enfants, peut-être… en tout cas, il y avait un truc qui existait, c’était une association qui faisait un cadeau à Noël aux gosses, et je ne voulais pas y aller. J’étais peut-être un peu trop fière, et j’avais la haine. Plus que de la colère, c’était de la haine – la prison, elle m’a appris la haine. Je viens d’un milieu qui m’a appris l’amour. Mais la prison, c’est l’école de la haine. Comment peut-on imaginer qu’elle puisse servir à quelque chose ? Elle sert uniquement à se débarrasser d’un problème et d’une personne en l’occurrence. On ne cherche pas à résoudre. On m’a déjà fait remarquer, après la pièce ou après une discussion, qu’il faut bien faire quelque chose face aux gens dangereux, qui ont tué, etc. Ce sont  des personnes qu’il faut soigner ! Mais hélas, là aussi, dans les hôpitaux psychiatriques, il y a des choses à redire. De toute façon, il faudrait remonter tellement en amont des choses, du pourquoi une personne en arrive à un degré de folie ou de révolte, au point de tuer ou d’aller chercher du fric en prenant de tels risques. Je n’ai rien à proposer, sinon d’éliminer la prison, et de reprendre tout le système ! Tu parles d’un programme… Je suis pas mal aigrie. Par contre, je crois à tout c’qu’on peut changer individuellement. Aux petites gouttes d’eau qui font des rivières. Ça oui, j’y crois encore très fort.

Pour ce qui est de la réinsertion, c’est souvent plutôt de l’insertion – c’est une place qu’il faut trouver, pas une place à reprendre ! Et quand je vois comment Louis a été empêché de faire des études, je n’y crois pas. Mais bon, je pense qu’il y a des témoignages peut-être positifs…

 

E – Après une longue peine, c’est encore plus difficile…

A – C’est quasiment impossible, déjà il y a ce casier judiciaire qui tire en arrière.

 

E – Et toi, dans la démarche de réinsertion, tu as essayé d’aider Louis ?

A – Non. Il a fait ça tout seul, ça n’a pas été très long cette période. Quand j’ai rencontré Louis et qu’on a vécu ensemble, il me racontait comment se passaient ses entretiens de boulot. C’était désolant d’entendre comment, ils [les potentiel.le.s employeur.euse.s] avaient été prévenu.e.s de son passé. Alors on lui disait niet, ou que la place avait été donnée à quelqu’un.e d’autre. Je n’avais pas de moyens de l’aider vis à vis de cette recherche de boulot. Je vivais avec lui, je l’aimais, c’était son combat à lui, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire… Moi, je travaillais, j’avais un ¾ de temps dans une asso, on n’avait pas beaucoup de sous mais de quoi manger, et c’était un boulot qui me plaisait, ça m’allait bien. Très naïvement, je lui disais : “Voilà, j’ai un boulot, je gagne de quoi manger et nous loger, on est ensemble, il n’y a que ça qui compte !” Mais ce n’était pas si simple, c’était sa révolte de toujours, depuis qu’il était tout petit. Et puis, dans sa culture, l’homme doit nourrir la famille, mon job, du coup, ça ne suffisait pas. De la même façon qu’il me tient la porte ouverte, il a tous ces petits clichés. Ce n’était pas si simple à l’époque, de vivre sur mon salaire à deux. Je n’en avais pas vraiment pris conscience à l’époque.

 

E – On peut parler aussi de la sexualité, en parloir, si tu en as envie ?

A – Je n’ai pas souvent pu faire l’amour en parloir mais j’avoue que quand c’est arrivé, ça a été un grant p’tit bonheur – ça fait du bien quand même ! En maison d’arrêt, tu ne te touches pas, les mains doivent être apparentes aux matons qui passent et repassent devant la porte vitrée, sinon, ils tapent dans la porte, violemment  : ”Stop !”, comme si t’étais un gosse, c’est insupportable. Enfin, c’est ce que j’ai connu, personnellement. Tu ne peux pas baiser avec ton amoureux pendant des années, donc soit tu couches ailleurs, soit tu fais pas. Aussi, quand il a été jugé, puis  transféré en centrale, et qu’on a pu faire l’amour, on n’a pas craché sur ces miettes que l’administration pénitentiaire nous accordait. Et ça reste un beau souvenir. Après, ce n’était pas non plus autorisé ouvertement, juste toléré. Il y avait une pièce de six box avec une table et deux chaises par box, les cloisons d’une hauteur d’un mètre, peut-être, tu vois un peu l’intimité ! Cette pièce de six box était pour les couples, et de l’autre côté, il y avait une grande pièce pour tout le monde, avec les gosses qui couraient… La première fois que je suis arrivée dans un box, un couple faisait l’amour, ça m’a fait un sacré choc. J’ai dit à l’oreille de Louis quand il est arrivé : “Louis, Louis, on fera jamais ça, hein ?” ; il m’a répondu : “Ben non évidemment”. Et puis évidemment, quand j’y suis retournée quelques temps après, on a fait comme tout le monde, et c’est un joli souvenir malgré tout, parce qu’il y avait une grande discrétion d’un box à l’autre, presque une complicité, et même le maton, qui était situé en hauteur, entre les deux pièces, était quasi tout le temps tourné du côté des parloirs famille et ne s’occupait pas de nous.

 

E – D’accord, donc il y avait un accord tacite avec le gardien…

A – Ouais, ça arrivait qu’il se tourne mais il ne disait rien. Je n’ai jamais eu un souci là-dessus. Et puis on était trop contents, quand je suis arrivée avec ma jupe, que je lui ai proposé, c’était trop bien. Un petit bonheur. J’ai même un petit souvenir, une fois, dans le parloir famille, on a réussi à s’enfermer dans les chiottes pour le faire, un bon souvenir ! L’impression d’avoir baisé la prison ! C’était chouette.

 

E – Et il y avait cette histoire d’égoïsme de l’homme enfermé, je crois que tu avais envie d’en parler ?

A – Oui, c’est bien que vous ayiez pensé à évoquer ça, parce que j’y ai beaucoup pensé. Et personne ne m’en a encore parlé.

Louis ne m’a jamais rien demandé. Quand on s’est rencontré, il était entre deux prisons, enfin il était dehors, et j’étais encore avec le géniteur de mon fils aîné. Coup de foudre : c’est moi qui suis allée vers lui, c’est moi qui lui ai donné rencard, j’étais tombée folle amoureuse, par le biais d’une radio où je travaillais et où il était venu. Les doubles vies, ça ne me va pas, donc j’ai pris mon téléphone, j’ai demandé à le voir et quand il est arrivé, j’ai fait ni une ni deux : “Je veux vivre avec toi”. Il a eu très peur, on a tourné plus d’une heure autour de la place Carnot à Lyon, il m’argumentait qu’il ne pouvait pas vivre avec moi, qu’il n’était pas disponible pour ça et que ce n’était pas possible et moi : “Si si si, je veux !”. Il a fini par craquer ; et on ne s’est plus jamais quitté.e.s. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai dit à l’homme qui était à ce moment là mon mari “Je m’en vais”.

Et c’est intéressant que tu évoques l’égoïsme, parce que souvent j’y ai pensé, ça m’a pas mal questionnée. Je me disais : “Il est égoïste par rapport à sa fille, d’être retourné braquer alors qu’elle était là. Sa responsabilité, en tant que père ?  Prendre le risque d’aller en prison quand on a donné vie à un.e enfant ?” Même chose pour mon premier garçon, après. Pour moi c’est différent. Il ne m’a jamais rien demandé, j’étais totalement libre de m’en aller. Même si j’entends toute sa révolte, je me dis : “Quand même…” et puis je me dis encore : “Pourquoi porterais-je un jugement ? je constate, certes, et je constate surtout que je suis bien mal placée pour faire les gros yeux, moi qui ai entraîné mon fils dans mon histoire d’amour douteuse.” Et j’en ai conclu que “égoïsme“ n’est pas le bon mot – il est trop étroit, car Louis est un homme généreux. Entre autre, il  m’emmène au-delà. Par exemple, par cette façon qu’il a de vivre sa vie. Il me donne, c’est incroyable ce qu’il me donne, sa vie est tournée autour de moi, ce qui ne me correspond pas forcément, je n’attends pas forcément ça, mais lui me donne le meilleur de ce qu’il peut donner. Alors il ne me donne pas forcément ce que j’aurais aimé qu’il me donne, mais ça, c’est pour tous les couples, c’est l’histoire de l’amour ! On voudrait souvent  autre chose que ce qu’on reçoit. Donc, j’apprends à apprécier ce qu’il me donne. Il m’emmène au-delà, dans mes réflexions. Et il a une solidité ! il m’apprend la liberté, face à tous les formatages que j’ai reçus quand j’étais môme (famille chrétienne – j’avais Jésus dans mon berceau quand je suis née). Il me montre la liberté : on va là où on a envie d’aller, et l’autre s’en accommode ou se barre. Il ne le dira pas comme ça (il faudrait le lui demander), parce que Louis est quelqu’un de délicat, de sensible, voire timide, et jamais cassant (sauf s’il se fâche). Et voilà, je me suis pas barrée. Je lutte avec lui, et souvent contre lui ! Mais on avance, encore et encore, comme on peut. En essayant au maximum de se respecter.

Mais je me dis que c’est peut-être pas mal, cet égoïsme masculin, qui peut être féminin, mais en général masculin. Je me dis : “Ils ont peut-être raison”. Ça me fait penser à la BD d’Emma sur les tâches ménagères, sur le rangement. Par exemple, quand une femme va pour ranger la table basse, elle va trouver une tasse sale, et enchaîner avec la vaisselle, puis une fringue qui traîne par là, et elle va faire une lessive, etc. Le mec va simplement ranger la table basse, la tasse sera simplement posée dans l’évier, et la fringue dans le panier de linge sale. Alors moi, aujourd’hui, je me dis : “C’est peut-être lui qui a raison !” Il m’a appris ça, Louis, dans mon désir de vivre avec lui – sinon je me serais barrée, et peut-être que ça aurait été mieux que je le fasse, je me serais posé moins de questions… Peu importe, je suis là. Et je passe mon temps à réfléchir à ce mec, et à nous deux, et à moi, de fait. Pour essayer de toujours comprendre, d’améliorer, d’avancer, je le soule d’ailleurs avec ça, car il est plus carré. Et je me dis que c’est peut-être eux qui ont raison, ils décident de ranger la table basse, ils rangent la table basse et ne regardent pas le truc à côté.

Mes enfants m’ont beaucoup appris aussi à ce propos. Je revois mon gamin avancer et enjamber plusieurs fois un truc qui traîne par terre, il le voit -ou pas- et ne le ramasse pas et je me dis : “C’est trop fort, j’aimerais savoir faire ça !” Je ne sais pas le faire.

Tu vois, je crois qu’ils m’apprennent vraiment la liberté, Louis et mes enfants avec.

Un truc tout con, par exemple, que j’ai appris avec mes gamins, c’est quand il fait beau dehors (moi j’ai appris que quand il fait beau dehors, on profite du beau temps, on sort) – je les revois à l’adolescence fermer les rideaux et se mettre la télé. Je trouve ça trop fort et je me dis maintenant, je veux arriver à faire ça !

À 56 ans, bientôt 57, j’en suis arrivée au stade où je me dis que j’ai le droit de fermer le rideau au soleil et de rester buller devant la télé si j’en ai envie. Mais le problème auquel je suis confrontée maintenant, c’est : de quoi est-ce que j’ai envie ? parce que quand tu as toujours fait ce qu’on te dit de faire, ce que tu dois être… Et voilà, c’est ma nouvelle aventure, à bientôt 60 ans : d’accord, je fais ce que je veux, mais de quoi est-ce que j’ai envie ?! j’ai envie de tout ! et en même temps de rien ! et les choix que je fais ne sont pas forcément bons. Mais tant pis, c’est comme à l’adolescence, on se cherche. Et c’est formidable, et c’est quand même aussi Louis qui m’a appris ça. Il me laisse totale libre. Donc ce n’est pas “égoïsme” qu’il faut appeler ça. Il a ce truc effectivement, il fait ce qu’il veut, si ça ne me plait pas, c’est pareil. Il ne le dira pas ainsi, il ne dira même rien, mais ça en revient à ça, pour moi.

 

CONCLUSION

“Et il n’y a aucun remerciement à s’échanger, aucune admiration, aucun regret à avoir – on fait ce qu’on peut dans la vie. On fait comme on peut. C’est Sartre ? qui a dit quelque chose comme : “Je suis ce que je fais de ce qu’on m’a fait”.
En tout cas, nous, dans le truc de la prison, on est des grand.e.s veinard.e.s. On n’est pas trop cassé.e.s, un peu abîmé.e.s, mais ça va. On s’en sort bien. Et surtout, surtout, on a été, et on est, très entouré.e.s par des ami.e.s incroyablement généreu.x.ses, militant.e.s et fidèles.”

 

Photo : Jeton, protagoniste du film « Vol Spécial » de Fernand Melgar, reçoit la visite de sa compagne au parloir de la prison de Frambois à Genève.

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Le Genepi est une association qui milite pour le décloisonnement des institutions carcérales par la circulation des savoirs et des témoignages entre les personnes enfermées, les bénévoles et la société civile.

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Le Genepi soutient la grève nationale des détenu.e.s étatsunien.ne.s

Depuis le 21 août, et jusqu’au 9 septembre 2018, anniversaire de la révolte de la prison d’Attica, des détenu.e.s de prisons dans 17 états américains se déclarent en grève nationale, en réaction à la répression brutale où sept détenus ont été tués suite à la mutinerie de l’Institut correctionnel Lee en Caroline du Sud. Par un appel à la grève du travail, à la grève de la faim, aux actions de désobéissance et au boycott des entreprises profitant de l’industrie carcérale, les détenu.e.s en lutte comptent alerter le public de leur situation, en revendiquant l’amélioration immédiate des conditions d’incarcération, la fin de l’esclavagisme carcéral, la fin des peines sans possibilité de liberté conditionnelle, la fin de l’incarcération abusive des personnes racisées, et le droit de vote pour tou.te.s les détenu.e.s.

Les Etats-Unis, première puissance carcérale où environ un adulte sur cent est actuellement incarcéré, où un afro-américain sur trois passera un moment de sa vie derrière les barreaux, et où sept millions de personnes sont placées sous « surveillance correctionnelle » (en prison, en liberté conditionnelle, où en « probation »), vit depuis le 21 août sa plus grande mobilisation anticarcérale contemporaine. Depuis les années 1980 et le boom carcéral sous Reagan, les gouvernements des partis Républicains et Démocrates n’ont cessé d’accentuer l’incarcération de masse, en multipliant les formes d’incarcération et en étendant la répression judiciaire-carcérale au-delà des murs de la prison par des dispositifs de « probation » à long terme qui ciblent de façon permanente les populations précaires et racisées des Etats-Unis. Ce système répressif est alimenté par le complexe carcéral-industriel, mêlant des entreprises gestionnaires de prisons dans un marché d’incarcération privé s’élevant à plus de $70milliards aux entreprises multinationales « employant » une main-d’œuvre carcérale avec peu (ou pas) de rémunération, faisant de la prison étatsunienne le terrain le plus fertile de l’exploitation capitaliste.

Le Genepi rappelle que, par rapport à la situation étatsunienne, la prison en France est loin d’être exemplaire : bien au contraire, la France est régulièrement condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour les conditions d’incarcération dégradantes de ses prisons, qui sont vivement critiquées par les détenu.e.s, comme ça a été le cas cette année aux Centres pénitentiaires de Fleury-Mérogis, Fresnes, Villepinte, Seysses et Saint-Maur pour ne citer que quelques exemples. Tout comme au Etats-Unis, le droit du travail n’existe pas en prison, et de nombreuses entreprises profitent du système carcéral pour engager une main-d’œuvre quasi-gratuite, sans possibilité de se syndiquer, et sans recours ni au Code du travail, ni au tribunal des Prud’hommes. Tout comme aux Etats-Unis, le système carcéral français vise avant tout les populations non-blanches et issues de l’immigration post-coloniale, car effectivement, 60% de la population carcérale est musulmane contre 7% dans la population générale. Enfin, de par la loi asile-immigration, adoptée définitivement le 26 juillet 2018, l’extension de la rétention administrative des personnes sans-papiers ressemble à s’y méprendre au système raciste des prisons ICE de Donald Trump, où des centaines de milliers de personnes sans-papiers sont détenues pendant des mois sans condamnation de la part d’un juge, et où même les nourrissons peuvent être incarcéré.e.s.

Le Genepi apporte son soutien international aux détenu.e.s en lutte, et salue leur combat contre le système raciste de l’incarcération de masse et de l’exploitation au travail. Nous rejoignons l’appel pour un boycott des entreprises qui exploitent la main-d’œuvre carcérale. Vue les convergences transatlantiques en termes de politiques carcérales, nous sommes convaincu.e.s qu’une victoire pour les détenu.e.s étatsunien.ne.s sera une victoire pour les détenu.e.s en France et dans le monde entier.

Plus d’infos sur le site des Incarcerated Workers’ Organizing Committee : https://incarceratedworkers.org/campaigns/prison-strike-2018

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